Près de Perpignan, le camp de Rivesaltes a interné, entre 1939 et 1964, plus de 60 000 personnes : républicains espagnols, Juifs déportés vers Auschwitz, Tsiganes, prisonniers de guerre, puis harkis. Seul camp français aux baraques encore debout, devenu un mémorial saisissant en 2015, il raconte un siècle d'exclusions. Histoire et visite.

À quelques kilomètres au nord de Perpignan, dans une plaine balayée par la tramontane, s’étend un champ de ruines de béton : des rangées de baraquements éventrés, à demi effondrés, courant à perte de vue sous le ciel du Roussillon. Ce lieu austère, longtemps oublié, est l’un des plus importants lieux de mémoire de France — et l’un des plus troublants, car il raconte non pas une, mais une succession de tragédies. C’est le camp de Rivesaltes.
Entre 1939 et 1964, plus de 60 000 personnes y furent internées, « regroupées », enfermées ou reléguées. Des républicains espagnols fuyant Franco, des Juifs déportés vers Auschwitz, des Tsiganes, des prisonniers de guerre, puis des harkis abandonnés par la France : à chaque soubresaut du XXᵉ siècle, Rivesaltes a servi à parquer ceux que la société désignait comme « indésirables ». Un même lieu, plusieurs mémoires — et une leçon universelle sur la façon dont on traite les exclus.
Un camp aux multiples visages
L’histoire de Rivesaltes est celle d’un lieu qui n’a cessé de changer de fonction, tout en gardant la même vocation : enfermer. Construit à la fin des années 1930 comme un simple camp militaire, il est très vite détourné de son usage initial par la marche de l’Histoire.
Dès 1939, avec la Retirada — l’exode massif des républicains espagnols fuyant la victoire de Franco —, la région se couvre de camps de fortune. En janvier 1941, Rivesaltes devient officiellement un « Centre d’hébergement », euphémisme sinistre désignant un camp d’internement du régime de Vichy. On y enferme d’abord des familles espagnoles, des Tsiganes, des « étrangers indésirables ».
Puis vient le pire. En 1942, Rivesaltes devient le principal centre de rassemblement des Juifs de la zone sud — on l’a surnommé le « Drancy du Sud ». Environ 2 400 hommes, femmes et enfants juifs y sont regroupés avant d’être envoyés vers Drancy, puis déportés vers Auschwitz-Birkenau. Parmi les témoins de cette période, l’infirmière suisse Friedel Bohny-Reiter, dont le journal bouleversant décrit les conditions effroyables faites aux internés, et notamment aux enfants.
Des Espagnols aux harkis : un siècle d’exclusions
Après la guerre, le camp ne ferme pas pour autant. Il sert successivement de camp de prisonniers de guerre de l’Axe (Allemands, Italiens…), puis de lieu de transit et de détention pour diverses populations. Mais son dernier grand chapitre, longtemps tu, concerne les harkis.
Après la guerre d’Algérie et les accords d’Évian de 1962, ces supplétifs algériens de l’armée française, menacés dans leur pays, sont rapatriés en métropole — puis, pour beaucoup, parqués dans des camps. Rivesaltes devient le principal camp de regroupement des harkis et de leurs familles : environ 22 000 personnes y passent entre 1962 et 1964, dans des conditions de relégation et de misère indignes, avant sa fermeture définitive. Cette mémoire-là, celle de l’abandon des harkis par la France, fut l’une des plus longtemps refoulées.
Un même lieu, donc, aura traversé la guerre d’Espagne, la Shoah et la guerre d’Algérie — condensant en un seul site les grandes fractures du XXᵉ siècle. Comme le résument les historiens : il n’y a pas un camp de Rivesaltes, mais des camps de Rivesaltes.
Du camp au mémorial
Après 1964, le site tombe à l’abandon et manque de disparaître. Au début des années 2000, un projet menace de raser les baraquements. C’est la mobilisation d’historiens, d’anciens internés et de leurs descendants — dont le travail de l’avocat et historien Serge Klarsfeld pour la mémoire des Juifs déportés — qui sauve le lieu. Des stèles sont érigées : à la mémoire des Juifs déportés (1994), des harkis (1995), des républicains espagnols (1999).
En 2015, un Mémorial est inauguré, œuvre remarquable de l’architecte Rudy Ricciotti (qui lui valut l’Équerre d’argent) : un long bâtiment de béton bas, presque enterré, qui affleure au milieu des vestiges sans jamais les écraser. À l’intérieur, une exposition permanente retrace, avec archives et témoignages, l’histoire de toutes les populations internées. Rivesaltes est aujourd’hui le seul camp d’internement français ayant conservé ses baraques d’origine — ce qui lui confère une force d’évocation unique.
Préparer sa visite
Où se trouve le mémorial
Le Mémorial du camp de Rivesaltes se situe sur la commune de Salses-le-Château, à une vingtaine de kilomètres au nord de Perpignan, dans les Pyrénées-Orientales, à environ 42.7783° N, 2.9536° E. Il est facilement accessible en voiture, à proximité de l’autoroute A9.
Sur place
La visite du Mémorial (payant, tarif modique) dure environ deux heures et permet de parcourir l’exposition permanente puis, à l’extérieur, une partie des vestiges des baraquements sur le vaste site (qui s’étendait sur plus de 600 hectares). Le contraste entre le béton contemporain du mémorial et les ruines des baraques est saisissant. Des visites guidées et un service éducatif approfondissent chaque aspect de l’histoire du camp.
C’est un lieu de recueillement et de transmission : on le visite avec sobriété, en gardant à l’esprit que des familles de toutes les communautés internées viennent encore s’y recueillir. La visite peut être éprouvante, notamment pour les plus jeunes. Informations sur le site officiel du Mémorial du camp de Rivesaltes.
Où dormir
Perpignan, capitale de la Catalogne française, et la région du Roussillon offrent de nombreux hébergements pour prolonger un séjour entre mémoire, mer et arrière-pays catalan.
Coordonnées
Le Mémorial du camp de Rivesaltes se situe à environ 42.7783° N, 2.9536° E, près de Salses-le-Château, au nord de Perpignan.
La mémoire de tous les exclus
Ce qui rend Rivesaltes unique, c’est sa capacité à réunir des mémoires que l’on croit souvent séparées, voire concurrentes. Espagnols, Juifs, Tsiganes, harkis : chacun de ces groupes porte son histoire, sa douleur, ses revendications. Mais le camp les rassemble en un seul lieu, et révèle ce qu’ils ont en commun — d’avoir été, à un moment, désignés comme « indésirables » par une société qui a choisi de les enfermer plutôt que de les accueillir. Ce n’est pas un lieu de concurrence des mémoires, mais de convergence.
C’est peut-être là son enseignement le plus précieux, et le plus actuel. Rivesaltes ne parle pas seulement du passé : il interroge notre présent, notre rapport à l’étranger, au réfugié, à celui qui fuit la guerre ou la persécution. Les baraquements de béton qui s’effritent sous la tramontane nous tendent un miroir dérangeant. Ils rappellent que l’exclusion n’est jamais un phénomène lointain ou révolu, mais une tentation permanente des sociétés — et que la mémoire de ceux qu’on a parqués là est aussi un avertissement pour l’avenir.
Espagnols, Juifs, Tsiganes, harkis : un même camp les a tous enfermés, à des décennies d'écart, pour la même raison — avoir été désignés « indésirables ». Rivesaltes n'est pas un lieu du passé : c'est un miroir tendu à notre présent.
Aller plus loin
- Le camp de Gurs, autre grand camp d’internement du Sud-Ouest, à l’histoire proche de celle de Rivesaltes.
- Le camp du Struthof, seul camp de concentration nazi sur le sol français.
- La Maison d’Izieu, pour la mémoire des enfants juifs raflés et déportés.
- Retrouvez notre dossier Lieux de mémoire : sur les traces des grandes tragédies du XXᵉ siècle et la catégorie lieux de mémoire.