Dans une paisible maison de l'Ain, quarante-quatre enfants juifs avaient trouvé refuge pendant la guerre. Au matin du 6 avril 1944, sur ordre de Klaus Barbie, tous furent raflés et déportés. Un seul adulte survécut. Devenue mémorial, la Maison d'Izieu perpétue leur souvenir et transmet un message de vigilance. Voici l'histoire de ce lieu bouleversant, et comment le visiter avec respect.

Il y a des lieux où le silence pèse plus lourd que partout ailleurs. La Maison d’Izieu est de ceux-là. Posée sur une colline de l’Ain, face à un paysage lumineux de prairies et de montagnes, cette grande maison respire la douceur et la paix. On imagine des rires d’enfants, des jeux dans le pré, des dessins accrochés aux murs. Et c’est précisément ce qui rend ce lieu insoutenable : car ces enfants qui vécurent ici, qui rirent et dessinèrent, furent tous emportés un matin de printemps 1944 vers la mort. Quarante-quatre enfants, de quatre à dix-sept ans, et sept de leurs éducateurs. La Maison d’Izieu n’est pas un lieu d’horreur spectaculaire : c’est un lieu de mémoire d’une infinie tristesse et d’une infinie douceur, où l’on vient se souvenir de vies d’enfants brisées — et se rappeler à quoi mène la haine.
Un refuge dans la tourmente
L’histoire de la Maison d’Izieu commence par un élan de courage et d’humanité. En 1943, la France est occupée, et la persécution des Juifs s’intensifie. Sabine Zlatin, infirmière de la Croix-Rouge d’origine juive polonaise, et son mari Miron Zlatin, se consacrent au sauvetage d’enfants juifs, qu’ils soustraient aux camps d’internement et aux rafles. Cherchant un lieu sûr pour les cacher, ils trouvent, avec l’aide du préfet de l’Ain, cette maison isolée à Izieu, alors située en zone d’occupation italienne, réputée plus clémente. « Ici, vous serez tranquilles », leur avait-on assuré.
La colonie ouvre au printemps 1943. Entre cette date et avril 1944, plus de cent enfants juifs y séjournent, certains de passage vers d’autres refuges ou vers la Suisse toute proche. À Izieu, loin de la guerre, ces enfants arrachés à leurs familles — dont beaucoup de parents avaient déjà été déportés — retrouvent un semblant d’enfance : l’école, les jeux, les promenades, les dessins et les lettres qu’ils écrivaient. Une parenthèse de vie et d’espoir, préservée par le dévouement des adultes qui les entouraient.
Le matin du 6 avril 1944
Mais l’étau se resserre. En septembre 1943, l’Italie capitule, et l’armée allemande occupe l’ancienne zone italienne. Les persécutions s’intensifient dans la région. Sabine Zlatin, inquiète, cherche dès le début de 1944 un nouveau refuge pour ses protégés.
Il est trop tard. Au matin du 6 avril 1944, alors que Sabine Zlatin est absente, partie chercher une solution de repli, un détachement allemand et la Gestapo de Lyon font irruption devant la colonie. Sur ordre de Klaus Barbie, le chef de la Gestapo lyonnaise, les hommes raflent les quarante-quatre enfants présents, âgés de quatre à dix-sept ans, ainsi que leurs sept éducateurs. Tous juifs. On raconte que les soldats jetèrent les enfants terrifiés dans les camions comme des paquets.
Emprisonnés à Lyon, puis transférés à Drancy, la plupart sont déportés vers Auschwitz-Birkenau, où ils sont assassinés dès leur arrivée. Le directeur, Miron Zlatin, et deux adolescents sont déportés en Estonie et fusillés. Sur les cinquante et une personnes raflées ce jour-là, une seule adulte survivra : l’éducatrice Léa Feldblum. Tous les enfants, sans exception, furent tués.
Du crime au procès : la mémoire arrachée à l’oubli
Longtemps, le drame d’Izieu resta méconnu. C’est le combat d’une femme, Sabine Zlatin, « la Dame d’Izieu », rescapée par son absence ce jour-là, qui va l’inscrire dans la mémoire nationale. Elle consacre le reste de sa vie à honorer le souvenir de ses enfants.
L’affaire resurgit lors d’un événement judiciaire majeur : le procès de Klaus Barbie. Traqué pendant des décennies, le « Boucher de Lyon » est retrouvé en Bolivie et ramené en France grâce à l’action acharnée de Beate et Serge Klarsfeld, aidés de mères d’enfants raflés. En 1987, à Lyon, Barbie est jugé pour crimes contre l’humanité. La rafle des enfants d’Izieu constitue l’un des chefs d’accusation les plus accablants — le fameux « télex d’Izieu », document par lequel Barbie annonçait froidement la rafle, en est l’une des preuves décisives. Il est condamné à la réclusion à perpétuité. Ce procès ancre définitivement Izieu dans la mémoire française.
Au lendemain du procès, l’association du Musée-Mémorial se constitue autour de Sabine Zlatin. Le mémorial de la Maison d’Izieu est inauguré en 1994 par le président de la République. Depuis, il est devenu un haut lieu de la mémoire de la Shoah et de l’éducation contre la haine.
Préparer sa visite
Où se trouve la Maison d’Izieu
Le mémorial se situe sur la commune d’Izieu, dans le département de l’Ain (région Auvergne-Rhône-Alpes), à la frontière de l’Isère, dans un cadre rural magnifique au-dessus de la vallée du Rhône. Il se trouve à environ 70 km de Lyon et 80 km de Chambéry. L’accès se fait principalement en voiture.
La visite
La Maison d’Izieu est à la fois un lieu de mémoire, un musée et un lieu d’éducation. La visite comprend :
- La maison elle-même, préservée, où l’on découvre les dortoirs, le réfectoire, et surtout les portraits, dessins et lettres des enfants — témoignages bouleversants de leur vie quotidienne, de leur innocence, de leur espoir.
- Un musée qui replace l’histoire de la colonie dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, de la Shoah et de la justice internationale (le procès Barbie, la notion de crime contre l’humanité).
- Des espaces pédagogiques, le mémorial étant très engagé dans la transmission auprès des scolaires.
Prévoyez environ 1h30 à 2h de visite. À noter : la maison se visite uniquement en visite guidée (accompagnée d’un médiateur), tandis que le musée se parcourt librement ; la réservation est recommandée. Bon à savoir également, le principal pont d’accès à la Maison d’Izieu est fermé pour travaux jusqu’en novembre 2026 : vérifiez votre itinéraire en amont et suivez les déviations fléchées. Consultez les horaires, tarifs et informations à jour sur le site officiel de la Maison d’Izieu.
Visiter avec respect et transmettre
- Un lieu de recueillement : on visite Izieu avec gravité et respect. C’est un lieu de deuil, dédié à la mémoire d’enfants assassinés.
- Avec des enfants : le mémorial est pensé pour la transmission, y compris aux jeunes, avec une approche adaptée. C’est un lieu profondément éducatif, qui aborde l’histoire à hauteur d’enfant — mais préparez les plus jeunes à la gravité du sujet (voir notre guide sur la visite des lieux de mémoire en famille).
- Prendre le temps : lire les noms, regarder les visages, les dessins. C’est en redonnant à ces enfants leur individualité — un prénom, un rire, un dessin — qu’on honore vraiment leur mémoire.
Aux alentours
La visite d’Izieu peut se prolonger, dans une démarche de mémoire, par celle du Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation (CHRD) à Lyon, ville où sévit Klaus Barbie, ou du Mémorial de la Shoah si l’on passe par Paris. La région lyonnaise et l’Ain offrent par ailleurs un riche patrimoine naturel et culturel.
Se souvenir d’eux, un par un
Ce qui bouleverse le plus, à Izieu, ce ne sont pas les grands mots ni les statistiques. Ce sont les visages. Les photographies de ces enfants souriants, leurs dessins maladroits et joyeux, les lettres où ils racontaient leur quotidien à leurs parents — souvent déjà déportés. Izieu ne nous parle pas de « six millions » de victimes, chiffre trop vaste pour l’esprit : il nous parle de Sami, de Georgy, de Liliane, de chacun de ces quarante-quatre enfants qui avaient un nom, un rire, des rêves. C’est là toute la force de ce lieu : il rend leur humanité à ceux que la barbarie avait voulu réduire à néant. En visitant la Maison d’Izieu, on ne fait pas que se souvenir d’un crime : on redonne vie, l’espace d’un instant, à ces enfants — et l’on comprend, mieux que par n’importe quel discours, pourquoi il faut inlassablement combattre la haine, le racisme et l’antisémitisme. Car tout a commencé, un jour, par la désignation de l’autre. Et tout s’est achevé, ici, par le silence d’une maison vide.
Quarante-quatre enfants qui riaient et dessinaient, emportés un matin de printemps parce qu’ils étaient juifs. La Maison d’Izieu garde leurs visages et leurs prénoms — pour que jamais nous n’oubliions où mène la haine.
Aller plus loin
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