Dans une lande marécageuse du Béarn, plus de 60 000 personnes de 52 nationalités furent internées entre 1939 et 1945. Réfugiés espagnols, opposants, puis Juifs déportés vers Auschwitz : le camp de Gurs est l'un des plus grands lieux de mémoire de France, et l'un des plus méconnus. Voici son histoire et comment le visiter.

Coordonnées43°16'06"N · 0°45'06"O
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Le mémorial et la baraque reconstituée du camp d'internement de Gurs, dans le Béarn
Le camp de Gurs, l'un des principaux camps d'internement français de la Seconde Guerre mondiale.

Au cœur du Béarn, à une trentaine de kilomètres de Pau, une forêt paisible borde la route départementale. Rien, au premier regard, ne laisse deviner ce que fut ce lieu. Et pourtant, sous ces arbres plantés après-guerre s’étendait l’un des plus grands camps d’internement français : le camp de Gurs. Entre 1939 et 1945, plus de 60 000 personnes de 52 nationalités y furent enfermées, dans des conditions effroyables. Réfugiés de la guerre d’Espagne, opposants politiques, puis familles juives déportées vers les camps de la mort : Gurs résume à lui seul les heures les plus sombres du XXe siècle européen. C’est aussi l’un des lieux de mémoire les plus importants — et les plus oubliés — du Sud-Ouest.

Un camp né de la guerre d’Espagne

L’histoire de Gurs commence au printemps 1939, avant même la Seconde Guerre mondiale. De l’autre côté des Pyrénées, la guerre civile espagnole s’achève sur la victoire de Franco. Des centaines de milliers de républicains fuient la répression et se réfugient en France : c’est la « Retirada », l’exode. Débordé, l’État français décide de les regrouper dans des camps.

Le camp de Gurs est construit en seulement 42 jours, entre avril et mai 1939. Ses dimensions donnent le vertige : deux kilomètres de long sur quatre cents mètres de large, treize îlots de baraquements, une capacité théorique de 18 000 internés — souvent dépassée —, le tout entouré de 250 kilomètres de barbelés. Les premiers occupants sont les réfugiés espagnols et les volontaires des Brigades internationales, ces étrangers venus du monde entier combattre le fascisme en Espagne.

De l’internement à l’antichambre de la mort

Puis l’engrenage s’emballe. Avec la guerre, la IIIᵉ République finissante, puis le régime de Vichy, y enferment leurs « indésirables » : opposants politiques, étrangers jugés suspects, militants. Mais c’est en octobre 1940 que Gurs bascule dans l’horreur absolue : les nazis y déportent des milliers de Juifs du sud-ouest de l’Allemagne (des Länder de Bade, du Palatinat, de la Sarre), expulsés de chez eux.

Gurs devient alors, selon les mots des historiens, l’antichambre de la mort : une étape sur le trajet mortifère vers les camps d’extermination. 3 907 internés de Gurs furent déportés à Auschwitz et Majdanek. Presque aucun n’en revint.

Les conditions de vie dans le camp étaient elles-mêmes terribles. La boue omniprésente sur la lande marécageuse, la faim, les maladies, la promiscuité — soixante personnes entassées dans une seule baraque, à même le sol, pour compagnons les puces, les poux et les rats. Le cimetière du camp compte plus de mille tombes, dont certaines de nouveau-nés, témoins muets de ces conditions inhumaines.

Une mémoire de résistance et d’espoir

Mais réduire Gurs à ses horreurs serait injuste envers celles et ceux qui y furent enfermés. Car le camp fut aussi un lieu de vie et de résistance par la dignité. On y compta une cinquantaine de naissances. Des associations caritatives et des œuvres de secours y jouèrent un rôle essentiel, notamment auprès des femmes et des enfants.

Et surtout, comme dans d’autres lieux d’enfermement, les internés de Gurs produisirent des milliers d’œuvres : dessins, peintures, partitions musicales. Face au dénuement le plus total, quand on leur avait tout pris jusqu’à la dignité, ces hommes et ces femmes créaient encore de la beauté. Ces créations, préservées, disent la force de l’esprit humain et rappellent combien la culture peut être un acte de résistance.

Le mémorial : marcher vers la mémoire

En 1945, à la Libération, le camp est entièrement démantelé : les baraques détruites ou vendues, une forêt plantée à leur place, comme pour recouvrir la honte. Pendant des décennies, Gurs fut presque oublié. Il a fallu la volonté de survivants, de familles et d’associations pour que la mémoire renaisse.

En 1994, le mémorial national du camp de Gurs est inauguré. Il est l’œuvre de l’artiste israélien Dani Karavan, qui l’a conçu comme un parcours de réflexion bouleversant. À l’extrémité de l’ancienne route centrale, la charpente d’une baraque rappelle les conditions de vie des internés. De là part une voie ferrée de 180 mètres, symbole de l’ultime voyage vers les camps de la mort. À l’autre extrémité, les rails viennent s’échouer sur une dalle de béton cernée de barbelés, figurant les camps d’extermination nazis. On marche littéralement le chemin de la déportation.

Le long des deux kilomètres de l’ancienne route du camp, on découvre aussi l’allée des internés, le cimetière restauré avec ses deux stèles (l’une pour les Espagnols et Brigadistes, l’autre pour les Juifs), et une baraque reconstituée en 2007 par des élèves d’un lycée professionnel voisin — belle transmission d’une génération à l’autre.

Préparer sa visite

Où se trouve le camp de Gurs

Le site est situé à Gurs, dans les Pyrénées-Atlantiques (Béarn), le long de la D936, à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Pau et à une quinzaine de kilomètres d’Oloron-Sainte-Marie. La voiture est le moyen le plus pratique pour s’y rendre ; le site s’étend en pleine nature, dans un cadre forestier paisible qui contraste avec son histoire.

Accès et visite

Le site mémoriel est en accès libre et gratuit, ouvert en permanence : on parcourt à son rythme l’allée mémorielle, le mémorial de Dani Karavan, le cimetière et la baraque reconstituée. Peu de traces originelles subsistent — c’est un lieu qui se ressent et se médite plus qu’il ne se « visite » au sens classique. Pour en saisir toute la portée, il est vivement conseillé de se renseigner à l’avance sur les visites guidées et les expositions temporaires proposées.

Les informations à jour (horaires d’accueil, visites guidées, événements commémoratifs) sont disponibles sur le site officiel du camp de Gurs. Vérifiez-les avant votre venue, notamment si vous souhaitez une visite accompagnée, bien plus riche sur un site où l’essentiel est invisible au premier regard.

Que voir aux alentours

Le Béarn est une région magnifique et méconnue, qui permet de prolonger le séjour. Oloron-Sainte-Marie et sa cathédrale classée à l’UNESCO, Pau et son château, le piémont pyrénéen et ses paysages : de quoi équilibrer le recueillement par la découverte d’un territoire attachant.

Conseils de visite

  • Prévoyez du temps et du silence : le mémorial se parcourt lentement. C’est un lieu de recueillement, pas une attraction.
  • Bonnes chaussures : le site est en extérieur, sur des chemins de terre et d’herbe, parfois boueux — comme la lande d’autrefois.
  • En famille : le lieu peut se visiter avec des enfants, mais préparez-les à la gravité du sujet, en adaptant les mots à leur âge.
  • Respect : c’est une sépulture symbolique pour des milliers de victimes. Silence, tenue correcte et discrétion s’imposent, tout particulièrement au cimetière.

Se souvenir de ce que l’on a voulu oublier

Ce qui bouleverse à Gurs, c’est justement l’effacement. On a rasé les baraques, planté une forêt, et le temps a fait le reste. Le mémorial lutte contre cet oubli : il redonne un chemin, un tracé, un sens à ce qui n’est plus visible. Visiter Gurs, c’est accomplir un acte de mémoire — se souvenir que, sur le sol français, dans une paisible campagne du Béarn, des dizaines de milliers d’êtres humains ont été enfermés pour ce qu’ils étaient ou ce qu’ils pensaient, et que beaucoup sont partis d’ici vers la mort. C’est aussi honorer leur résistance, leur art, leur espoir. Pour que jamais on n’oublie.

Ils ont rasé les baraques et planté une forêt. Mais sous les arbres, la mémoire veille encore — et c’est à nous, désormais, de la porter.

Aller plus loin

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