À 800 mètres d'altitude dans les Vosges alsaciennes, le camp de Natzweiler-Struthof fut le seul camp de concentration nazi établi sur le territoire français actuel. Plus de 50 000 déportés y furent envoyés, des milliers y moururent. Voici l'histoire de ce lieu de mémoire essentiel, et comment le visiter avec respect.

Coordonnées48°27'17"N · 7°15'11"E
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Les terrasses, baraques et miradors de l'ancien camp de concentration du Struthof, dans les Vosges alsaciennes
Le camp du Struthof, seul camp de concentration nazi établi sur le territoire français.

Il faut monter. Quitter la plaine d’Alsace, s’enfoncer dans les Vosges, gravir la route sinueuse jusqu’à 800 mètres d’altitude. Là-haut, sur un versant que domine aujourd’hui le silence, s’accrochent des terrasses, des baraques de bois, des miradors et des barbelés. Le paysage est magnifique — et c’est précisément ce qui glace. Car c’est ici, dans ce décor de montagne, que fut établi le seul camp de concentration nazi sur le sol français actuel : le camp de Natzweiler-Struthof. Entre 1941 et 1945, plus de 50 000 êtres humains y furent déportés. Des milliers n’en revinrent jamais. Visiter le Struthof, c’est accomplir un devoir de mémoire parmi les plus essentiels qui soient en France.

Un camp au sommet d’une montagne

Le camp de concentration de Natzweiler ouvre en mai 1941. Nous sommes alors dans une Alsace annexée de fait par le Reich, considérée par les nazis comme territoire allemand. Le choix du site n’a rien d’anodin : la montagne du Struthof recèle un filon de granit rose, et l’Allemagne nazie veut exploiter cette pierre. Le camp est donc conçu, d’abord, comme un réservoir de main-d’œuvre esclave, destiné à fournir au Reich la force de travail de ses déportés.

Sur ce versant escarpé, les prisonniers durent eux-mêmes construire le camp qui allait les broyer : niveler les terrasses, ériger les baraques, tendre les barbelés. Le camp central s’organise autour des places d’appel, bordé de miradors. Autour de lui, ce sont près de 70 camps annexes, disséminés des deux côtés du Rhin, qui composent le vaste système concentrationnaire du KL-Natzweiler.

Qui étaient les déportés

Le Struthof fut avant tout un camp de déportés politiques et de résistants, venus de toute l’Europe occupée. Il détint aussi des Juifs, des Tziganes, des homosexuels, des Témoins de Jéhovah — toutes les catégories que le régime nazi vouait à la persécution et à la mort.

C’est ici que furent notamment envoyés les résistants relevant du décret « Nuit et Brouillard » (Nacht und Nebel) : ces hommes et ces femmes que les nazis voulaient faire disparaître sans laisser de trace, coupés du monde, condamnés à s’évanouir dans la nuit et le brouillard. Le Struthof fut l’un des lieux de cette entreprise d’anéantissement silencieux.

Au total, 52 000 déportés passèrent par le camp central ou l’un de ses camps annexes. Près d’un tiers y perdirent la vie — victimes du travail forcé jusqu’à l’épuisement, de la faim, des maladies, des mauvais traitements, des exécutions. Le froid des hauteurs vosgiennes, en hiver, ajoutait sa cruauté à celle des hommes.

L’horreur au bout de la route

Le Struthof ne fut pas seulement un camp de travail forcé. Ce fut aussi un lieu d’expériences et de crimes qui figurent parmi les plus abjects de la barbarie nazie. À un kilomètre et demi en contrebas du camp, dans une ancienne salle de bal d’auberge reconvertie, les nazis aménagèrent une chambre à gaz. Elle servit notamment à assassiner des déportés dans le cadre d’« expériences » pseudo-scientifiques menées par des médecins nazis de l’université du Reich à Strasbourg, dont le projet monstrueux d’une collection de squelettes. Des noms, des visages, des vies furent réduits à des objets d’étude par des bourreaux en blouse blanche.

Évoquer cela n’a rien de complaisant : c’est une part de la vérité du lieu, qu’on ne peut passer sous silence sans trahir la mémoire des victimes. Le Struthof rappelle jusqu’où peut descendre l’humanité quand elle renonce à toute limite.

De la libération à la mémoire

À l’approche des Alliés, en 1944, les nazis évacuent le camp et déportent ses détenus vers Dachau. Quand les troupes américaines découvrent le Struthof à la fin de 1944, c’est l’un des premiers camps de concentration mis au jour à l’ouest — un choc qui révèle l’ampleur du système concentrationnaire.

Après la guerre, le site devient un haut lieu de mémoire nationale. En 1960 est inaugurée la nécropole nationale, où reposent plus d’un millier de déportés, ainsi qu’un mémorial monumental dressé face à la montagne. Puis, en 2005, le Centre européen du résistant déporté (CERD) est édifié à l’entrée du site : un espace d’exposition qui replace le camp dans l’histoire plus large du nazisme, de la résistance et de la déportation à l’échelle européenne. Le Struthof n’est pas seulement un vestige : c’est un lieu vivant de transmission, tourné vers les générations futures.

Préparer sa visite

Où se trouve le Struthof

Le camp se situe sur la commune de Natzwiller, dans le Bas-Rhin, au cœur du massif vosgien, à environ 800 mètres d’altitude et à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Strasbourg. On y accède par une route de montagne. Le cadre naturel est superbe, ce qui rend le lieu d’autant plus troublant.

Ce que l’on peut visiter

Le site comprend plusieurs espaces qui composent un parcours de mémoire complet :

  • Le Centre européen du résistant déporté (CERD) : commencez par lui. Son exposition permanente pose le contexte — le nazisme, la résistance et la déportation européennes — avant d’entrer dans l’histoire propre du camp.
  • L’ancien camp de concentration : on y parcourt les terrasses, les places d’appel bordées de miradors et de barbelés. Quatre baraques subsistent : la baraque administrative (devenue musée du camp), la baraque cuisine, la baraque prison et la baraque du four crématoire — témoins bouleversants de la vie et de la mort des déportés.
  • La chambre à gaz : située à environ 1,5 km en contrebas, elle se visite également, à horaires variables.
  • La nécropole nationale et le mémorial : lieu de recueillement, en accès libre.

La visite se fait librement, avec la possibilité d’un audioguide ou de visites guidées (en français, à horaires fixes). Comptez environ une heure pour le site historique seul, davantage avec l’exposition du CERD.

Informations pratiques

Le mémorial est ouvert du mardi au dimanche (fermé le lundi), avec des horaires qui varient selon la saison — généralement de 9h à 17h30 ou 18h30 selon la période. La billetterie ferme une heure avant le site. La chambre à gaz ouvre à horaires variables : renseignez-vous à l’accueil dès votre arrivée. En raison de l’altitude, le site peut fermer sans préavis en cas de neige ou de verglas.

Les horaires et tarifs pouvant évoluer, consultez toujours les informations à jour sur le site officiel du Mémorial du Struthof avant votre venue. À noter : un billet couplé existe avec le Mémorial Alsace-Moselle de Schirmeck, situé à une dizaine de kilomètres, pour approfondir l’histoire de la région durant la guerre.

Visiter avec respect et recueillement

Le Struthof n’est pas une visite touristique ordinaire. C’est un lieu de mort et de mémoire, où reposent des victimes et où souffrirent des dizaines de milliers de personnes. Quelques repères essentiels :

  • Silence et recueillement s’imposent en tout point du site, particulièrement à la nécropole, à la chambre à gaz et au four crématoire.
  • Pas de selfies ni de mises en scène. On ne pose pas en souriant sur un lieu d’extermination. La sobriété est la seule attitude juste.
  • Préparez les enfants. Le lieu peut avoir une immense valeur pédagogique, mais certaines parties (chambre à gaz, crématoire) sont éprouvantes ; adaptez selon l’âge et accompagnez les plus jeunes.
  • Prévoyez des vêtements chauds : à 800 mètres d’altitude, il fait frais même en été, et le vent souffle sur les terrasses découvertes.
  • Prenez le temps. Ce n’est pas un lieu que l’on « coche ». C’est un lieu que l’on ressent, et qui laisse une trace durable.

Ne jamais oublier

On ressort du Struthof différent de ce que l’on était en y entrant. Ce lieu, par sa beauté naturelle même, oblige à une réflexion vertigineuse : c’est ici, dans ce paysage de montagne à quelques heures de nos villes, que la barbarie a eu lieu — pas dans un ailleurs lointain, mais sur notre sol, il y a à peine plus de quatre-vingts ans. Visiter le Struthof, ce n’est pas se complaire dans l’horreur. C’est honorer la mémoire des déportés, comprendre ce dont les hommes sont capables, et se charger à notre tour de transmettre. Parce que la mémoire de ces lieux est un rempart. Et que ce rempart, désormais, repose aussi sur nous.

Sur une montagne d’Alsace, au milieu d’un paysage sublime, des dizaines de milliers d’hommes ont été broyés. Le Struthof nous regarde. À nous de ne jamais détourner les yeux.

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