Sur une île battue par le mistral, au large de Marseille, se dressent les ruines d'un lazaret : l'hôpital Caroline. Pendant des siècles, l'archipel du Frioul fut la porte de quarantaine du grand port, le rempart contre la peste, le choléra et la fièvre jaune. Voici l'histoire de ce lieu de mémoire des épidémies, et comment le découvrir.

Coordonnées43°16'46"N · 5°18'26"E
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Les ruines de l'hôpital Caroline, ancien lazaret, sur l'île de Ratonneau au large de Marseille
L'hôpital Caroline, ancien lazaret de quarantaine sur l'île du Frioul, au large de Marseille.

À quelques kilomètres du Vieux-Port de Marseille, un archipel aride émerge de la Méditerranée : le Frioul. Roches blanches, calanques turquoise, végétation rase battue par le mistral. Sur l’une de ces îles, Ratonneau, se dressent les vestiges austères d’un grand édifice néoclassique aux allures de temple antique. Ce lieu balayé par les vents porte un joli prénom de femme — l’hôpital Caroline — qui contraste avec sa fonction glaçante. Car pendant des siècles, ces îles furent le rempart sanitaire de Marseille : la porte de quarantaine où l’on isolait les voyageurs suspects, pour empêcher la peste, le choléra et la fièvre jaune d’entrer dans la ville. Un lieu de mémoire des épidémies, méconnu et saisissant.

Marseille et la hantise de la contagion

Pour comprendre le Frioul, il faut comprendre la peur qui a longtemps habité Marseille. Premier port de commerce méditerranéen, la cité phocéenne vivait des navires venus du monde entier — et ces navires apportaient parfois, avec leurs marchandises, la mort. Peste, choléra, fièvre jaune, typhus : les grandes épidémies arrivaient par la mer.

La ville en garde une cicatrice indélébile : la grande peste de 1720, la dernière grande peste de France. Partie du Grand-Saint-Antoine, un navire dont on avait sorti trop tôt les marchandises malgré les règles de quarantaine, elle ravagea Marseille et sa région. On estime qu’elle emporta environ la moitié de la population marseillaise et fit, au total, quelque 100 000 morts en Provence. Une catastrophe née, précisément, du non-respect de la quarantaine. Après un tel traumatisme, Marseille allait faire de l’isolement sanitaire une obsession.

L’archipel-rempart

Dès le XVIe siècle, l’archipel du Frioul, posté face à la ville, devint le cœur de cette protection. C’est là, sur ces îles, que l’on installa les zones de quarantaine : les navires suspects y mouillaient, les voyageurs et les cargaisons y étaient isolés le temps réglementaire — la fameuse quarantaine, quarante jours d’attente et de surveillance — avant d’être autorisés, ou non, à gagner la ville.

Le principe du lazaret est ancien et redoutablement simple : séparer les corps pour couper la chaîne de contagion, à une époque où l’on ignorait tout des microbes. On ne comprenait pas pourquoi la maladie se transmettait, mais on avait compris qu’isoler les malades sauvait les autres. Le Frioul devint ainsi l’un des plus grands dispositifs de quarantaine de toute la Méditerranée — le « Lazaret des îles ».

L’hôpital Caroline : un rempart né d’une épidémie

Vers 1820, une épidémie de fièvre jaune frappe les ports méditerranéens et menace de paralyser le commerce marseillais. L’État réagit : il faut un nouveau bassin de quarantaine, un nouvel hôpital d’isolement. On relie par une digue les îles de Pomègues et de Ratonneau, et l’on commande à l’architecte néoclassique Michel-Robert Penchaud un établissement sanitaire.

Construit entre 1823 et 1828, l’édifice prend le nom d’hôpital Caroline, en hommage à la duchesse de Berry qui, voyageant vers la France, avait elle-même dû subir une quarantaine. Sa conception est toute entière pensée pour la lutte contre la contagion : des pavillons séparés — la cour des malades d’un côté, celle des convalescents de l’autre — organisés pour qu’aucun contact ne soit possible entre les groupes. On le surnomma d’ailleurs « l’hôpital du vent » : la médecine de l’époque comptait sur une ventilation permanente pour chasser « l’air vicié » que l’on croyait porteur de la maladie. Une architecture de la séparation, magnifique et implacable, ouverte aux vents purificateurs du large.

Détail presque ironique : l’hôpital Caroline ne servit finalement que très peu à sa fonction première. L’épidémie de fièvre jaune de 1820 avait été contenue avant même son achèvement. Trop austère, trop isolé, l’hôpital peinait à trouver des médecins acceptant d’y travailler à demeure. Il accueillit surtout des soldats malades revenant d’Afrique ou de la guerre de Crimée, et servit ponctuellement lors d’alertes : en 1900 encore, on y hospitalisa 35 malades de la peste, sans doute les derniers de l’histoire française. Le lazaret fonctionna jusqu’en 1941, lors d’une ultime épidémie de typhus.

Ruine, oubli et renaissance

L’histoire récente du lieu ajoute une couche de tragédie. Pendant l’Occupation, les Allemands utilisèrent le site comme dépôt de munitions. Et en août 1944, lors des combats de la libération de Marseille, les bombardements alliés détruisirent en grande partie l’hôpital Caroline. Le rempart contre la maladie fut emporté par la guerre.

Le site resta ensuite à l’abandon des décennies durant, livré au mistral et aux embruns, jusqu’à ce que la ville de Marseille acquière les îles du Frioul en 1978. Inscrit aux Monuments historiques depuis 1980, l’hôpital Caroline a depuis fait l’objet d’un long et patient chantier de réhabilitation, mené notamment par des chantiers d’insertion. De ruine oubliée, il redevient peu à peu un lieu de patrimoine et de culture, accueillant même, l’été, des événements et festivals dans son cadre spectaculaire.

Préparer sa visite

Où se trouve l’hôpital Caroline

L’hôpital Caroline se dresse sur l’île de Ratonneau, dans l’archipel du Frioul, au large de Marseille (Bouches-du-Rhône). L’archipel fait partie du Parc national des Calanques. On y accède uniquement en bateau : des navettes régulières (les « navettes Frioul If Express ») partent du Vieux-Port de Marseille, pour une traversée d’une vingtaine de minutes. L’île se parcourt ensuite à pied.

Accès et visite

L’archipel du Frioul est en accès libre toute l’année, et l’on peut s’approcher de l’hôpital Caroline lors d’une randonnée sur l’île de Ratonneau. En revanche, l’intérieur du site, en raison de son statut de monument en réhabilitation, ne se visite que lors d’occasions particulières : Journées européennes du patrimoine, visites guidées organisées, ou événements culturels estivaux. Depuis l’extérieur, on peut admirer en permanence sa silhouette de temple posé face à la mer.

Pour connaître les modalités de visite, les événements et les horaires des navettes, consultez le site de l’Office de tourisme de Marseille.

Découvrir tout le Frioul

L’hôpital Caroline n’est qu’un des trésors de l’archipel. Sur ces îles subsistent d’autres vestiges de l’histoire sanitaire (digues, citernes, une chapelle, des bittes d’amarrage taillées dans la roche) et militaire. Et tout près, sur son îlot, se dresse le célèbre château d’If, la prison rendue mondialement célèbre par Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas. Les eaux cristallines, les calanques et les sentiers du Frioul en font par ailleurs un paradis pour la baignade et la randonnée.

Conseils de visite

  • Chaussures de marche et eau : l’île est aride, sans ombre et balayée par le vent ; prévoyez le nécessaire, surtout en été.
  • Vérifiez les horaires de navette : ne manquez pas le dernier bateau du retour vers Marseille.
  • Ne pénétrez pas dans les ruines hors visite encadrée : le site est un monument protégé et certaines zones peuvent être dangereuses ou fermées.
  • Respectez le Parc national : l’archipel est un espace naturel protégé ; on reste sur les sentiers, on ne dégrade rien, on remporte ses déchets.

Se souvenir de la peur des épidémies

À l’heure où nos sociétés ont, elles aussi, connu le confinement et la quarantaine, l’hôpital Caroline résonne étrangement. Ce lazaret nous rappelle que la peur de la contagion, l’isolement des malades, la tension entre santé publique et vie économique ne datent pas d’hier : nos ancêtres les ont affrontés, avec les moyens de leur temps, sur ces îles battues par le vent. En parcourant ces ruines superbes face à la Méditerranée, on mesure le chemin parcouru par la médecine — et l’on se souvient de tous ceux qui, marins, voyageurs, soldats, ont attendu ici, isolés du monde, de savoir s’ils vivraient ou mourraient. Un lieu de mémoire discret, mais qui parle, aujourd’hui plus que jamais, à notre propre expérience.

Un temple de pierre blanche face à la mer, construit non pour les dieux mais contre la mort. À l’hôpital Caroline, Marseille a gravé dans le paysage sa longue peur des épidémies — et l’espoir d’y survivre.

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