En 1974, les habitants de Varosha s'enfuirent en quelques heures devant l'avancée des troupes turques, laissant derrière eux hôtels de luxe, voitures, vêtements, dîners en cours. Cinquante ans plus tard, cette station balnéaire où Bardot et Taylor venaient bronzer est toujours là, figée sous les barbelés. En 2020, une partie a été rouverte aux visiteurs — dans une surréalité totale. Voici comment visiter Varosha.

Il y a des villes fantômes nées de catastrophes naturelles, d’épidémies ou de l’abandon progressif. Et puis il y a Varosha — une ville fantôme née d’une matinée de panique, en août 1974, quand des milliers de personnes ont fui leurs maisons en quelques heures en croyant y revenir le soir. Elles n’y sont jamais revenues. Cinquante ans plus tard, leurs appartements sont toujours là. Les hôtels de luxe sont toujours là. Les boutiques, les restaurants, les voitures dans les parkings — tout est là, ou du moins ce qu’il en reste après cinq décennies d’abandon. Derrière des barbelés militaires, sur la côte est de Chypre, Varosha est la ville fantôme la plus singulière du monde : pas abandonnée parce que la vie est partie, mais abandonnée parce que la politique a tout arrêté d’un coup, comme le gel qui fige la vie en plein mouvement. Et depuis 2020, dans une décision politique aussi controversée que surréaliste, des parties de la ville ont été rouvertes aux visiteurs. On peut maintenant marcher dans ses rues désertes, voir les hôtels éventrés où Brigitte Bardot et Elizabeth Taylor prenaient le soleil — et essayer de comprendre ce qu’on ressent en se promenant dans ce qui est, simultanément, une scène de crime politique, un témoignage d’histoire vivant et un lieu de dark tourism parmi les plus intenses du monde.
La Riviera de la Méditerranée orientale
Pour comprendre ce que Varosha représentait, il faut se rappeler ce qu’elle était. Dans les années 1960 et au début des années 1970, ce quartier balnéaire de Famagouste, à l’est de Chypre, était considéré comme l’une des stations touristiques les plus glamour de toute la Méditerranée. < Des célébrités comme Richard Burton, Elizabeth Taylor et Brigitte Bardot y venaient en vacances. Des hôtels internationaux de grande classe bordaient une plage de sable fin baignée d’eaux turquoise. Des boutiques de luxe, des restaurants branchés, des discothèques : Varosha était la destination de la jeunesse dorée, le Saint-Tropez chypriote.
< Depuis le début des années 1960, Famagouste représentait la majorité des revenus touristiques de l’île. Des immeubles modernes s’élevaient le long du front de mer, des investisseurs internationaux construisaient toujours plus de capacité hôtelière, et le futur semblait radieux pour cette île méditerranéenne dont l’indépendance récente (1960) promettait un développement pacifique.
L’invasion et la fuite
Le 20 juillet 1974, la Turquie envahit le nord de Chypre, invoquant la protection de la minorité chypriote-turque après un coup d’État grec. L’opération militaire est rapide et brutale. En août, les forces turques avancent sur Famagouste. Les habitants de Varosha — majoritairement des Chypriotes grecs — fuient en catastrophe, convaincus que ce sera l’affaire de quelques jours. < Les résidents, principalement des Chypriotes grecs et des touristes, s’enfuient en hâte et Maraş — le nom turc du quartier — passe sous contrôle turc. Scellée. Abandonnée.
Les gens partent avec ce qu’ils peuvent porter. Laissant leurs meubles, leurs vêtements, leurs voitures, leurs commerces, leurs économies d’une vie. Certains ont laissé leurs dîners sur la table. Des boutiques ont fermé leurs volets sur des rayons pleins. Des hôtels ont verrouillé leurs chambres avec les bagages des touristes à l’intérieur. Et l’armée turque a bouclé tout le secteur derrière des barbelés, en interdisant l’accès.
Les habitants de Varosha ont attendu. Un mois. Un an. Une décennie. Toujours derrière la ligne verte qui divise l’île depuis lors. Certains sont morts en exil sans jamais revoir leur maison.
Cinquante ans de gel
Ce qui s’est passé à Varosha dans les décennies suivantes est d’une poésie mélancolique et glaçante. Sans entretien, sans habitants, sans chauffage ni aération, les bâtiments ont commencé à se dégrader lentement. Les hôtels se sont fissurés. Les façades ont été envahies par les plantes. Les toits se sont effondrés. Mais les structures sont restées debout, figées dans leur abandon de 1974.
< De larges routes s’étendent entre des hôtels abandonnés et des appartements vides. Des fenêtres brisées et des enseignes délavées racontent des histoires d’une autre époque. À l’intérieur des bâtiments que des journalistes ont pu photographier au fil des décennies : des calendriers de 1974, des vêtements sur des cintres, des livres de caisse ouverts, des publicités pour des films de l’été 74. Une capsule temporelle involontaire, conservée non pas par la volonté humaine mais par l’absurdité politique.
La réouverture de 2020 : un geste politique controversé
En octobre 2020, les autorités de la République Turque de Chypre du Nord (RTCN — entité reconnue uniquement par la Turquie) ont annoncé la réouverture partielle de Varosha aux visiteurs. En 2020, des parties de Varosha ont été ouvertes aux visiteurs, ce qui a causé une controverse politique, mais d’un point de vue dark-tourism, c’est une évolution bienvenue qui permet pour la première fois de voir légalement cette ville légendaire.
La décision a provoqué une tempête diplomatique. Le Conseil de sécurité de l’ONU, l’Union européenne, la Grèce et la République de Chypre ont condamné ce qu’ils considèrent comme une violation des résolutions onusiennes. Pour eux, Varosha doit être restituée à ses habitants légitimes, pas transformée en attraction touristique.
Pour les visiteurs, en revanche, l’opportunité est unique : il est possible d’explorer Varosha à vélo ou à pied, en 2 à 3 heures, en découvrant les bâtiments désertés et les ruines — une capsule temporelle de ce qui était autrefois l’endroit le plus glamour de Chypre.
Ce que l’on voit, ce que l’on ressent
On peut clairement voir l’étendue des combats qui ont eu lieu ici, avec des trous de roquettes dans les murs. Ces bâtiments ne s’effondrent pas d’eux-mêmes. La végétation a envahi les façades, les sols des lobbies d’hôtel, les terrasses de restaurant. La plage, autrefois bordée de parasols et de chaises longues de luxe, est maintenant une étendue vide et paisible face à une mer toujours aussi bleue — le contraste est saisissant.
Des bâtiments endommagés et des décombres témoignent du temps qui passe, pendant que l’eau bleue contraste fortement avec la ligne d’horizon déserte. On reconnaît parfois des enseignes de marques internationales des années 1970, délavées mais encore lisibles. Des noms de boutiques, de restaurants, d’hôtels qui sonnent comme des échos d’une autre vie.
Préparer sa visite
Contexte politique — ce qu’il faut savoir avant tout
Varosha se trouve dans la RTCN (République Turque de Chypre du Nord), entité non reconnue internationalement. Entrer en RTCN depuis la République de Chypre est possible via des postes frontière, mais entrer par le nord (depuis la Turquie) peut créer des complications pour entrer ensuite dans la République de Chypre. Renseignez-vous auprès de votre ambassade selon votre nationalité.
Pour traverser la frontière vers la partie nord occupée, un passeport valide est nécessaire.
Informations pratiques 2026
- Accès : l’entrée à Varosha est gratuite et ouverte à tous. Un contrôle de sac est effectué à l’entrée. Les drones sont interdits.
- Durée : comptez 2 à 3 heures pour explorer la zone accessible à pied ou à vélo.
- Base : Famagouste (Gazimağusa) est la ville la plus proche, avec des hébergements accessibles.
- Visites guidées : recommandées pour une première visite — elles permettent d’explorer les zones accessibles en sécurité et d’obtenir des informations historiques précieuses.
- Photographie : autorisée dans les zones désignées, mais strictement interdite de photographier les installations militaires ou les soldats.
- Meilleure période : printemps (avril-mai) ou automne (septembre-octobre) pour éviter la chaleur estivale.
Conseils de visite
- Restez dans les zones balisées. Des zones militaires existent encore et les bâtiments sont dangereux structurellement.
- Adoptez une attitude respectueuse. Varosha est le symbole d’une tragédie encore vécue par des familles de réfugiés. Ce n’est pas un parc d’attractions.
- Renseignez-vous sur les évolutions récentes. La situation politique de Chypre évolue, et l’accès à Varosha peut être modifié à tout moment.
La ville qui attend toujours
Varosha est peut-être la ville fantôme la plus triste du monde — parce que ses habitants n’ont pas voulu partir, n’ont pas eu le temps de partir, et attendent encore, pour certains, de revenir. Chaque immeuble effondré est une vie interrompue, une histoire confisquée, un avenir volé. En se promenant dans ses rues, on comprend physiquement quelque chose que les livres d’histoire ne peuvent pas transmettre : ce que signifie, concrètement, qu’un conflit politique gèle des vies humaines. Que des décisions prises dans des palais lointains se traduisent, à quelques kilomètres de là, par des dîners abandonnés sur des tables et des vêtements qui pourrissent sur des cintres. Varosha est une leçon — pas touristique, pas esthétique, mais politique et humaine. Et si cette leçon mérite d’être vue, c’est à condition de ne pas oublier pourquoi.
En août 1974, les habitants de Varosha sont partis en croyant rentrer le soir. Cinquante ans plus tard, leurs maisons sont toujours là — envahies par la végétation, figées dans l’abandon. Depuis 2020, on peut marcher dans les rues de cette ancienne Riviera méditerranéenne. C’est l’une des expériences de dark tourism les plus intenses qui soient.
Aller plus loin
Ce lieu enrichit notre catégorie Villes fantômes. Pour d’autres villes abandonnées par des conflits ou des catastrophes, découvrez Tchernobyl et Pripyat ou Bodie en Californie. Et pour comprendre cette pratique, notre dossier Qu’est-ce que le dark tourism.