
Visiter Auschwitz. Marcher dans la zone d’exclusion de Tchernobyl. Descendre dans les catacombes de Paris. Se recueillir sur les plages du Débarquement. Explorer une ville fantôme ou un sanatorium abandonné. Toutes ces expériences, aussi différentes soient-elles, portent un nom : le dark tourism, ou tourisme noir. Une pratique qui fascine des millions de personnes chaque année, et qui suscite autant d’engouement que de malaise. Car voyager vers des lieux marqués par la mort, la souffrance et la tragédie pose des questions dérangeantes : qu’allons-nous vraiment y chercher ? Est-ce un geste de mémoire ou de voyeurisme ? Peut-on trouver un sens à ces visites, ou ne sommes-nous que des spectateurs morbides du malheur des autres ? Ce dossier propose d’explorer en profondeur ce qu’est le dark tourism — son histoire, ses formes, ses bienfaits, ses dérives et son éthique — afin de comprendre pourquoi ces lieux nous appellent, et comment les approcher avec la justesse qu’ils méritent.
Dark tourism : définition
Le dark tourism (littéralement « tourisme sombre », que l’on traduit en français par tourisme noir ou tourisme macabre) désigne la pratique consistant à visiter des lieux historiquement associés à la mort, à la souffrance, aux catastrophes ou aux tragédies. Le terme a été forgé en 1996 par deux universitaires écossais, John Lennon et Malcolm Foley, professeurs à la Glasgow Caledonian University, dans un article étudiant la fascination des visiteurs pour les lieux liés à l’assassinat du président Kennedy.
La même année, un autre chercheur, A. V. Seaton, proposait le terme voisin de thanatourisme (du grec thanatos, la mort). D’autres appellations coexistent : tourisme de deuil, tourisme mémoriel, tourisme macabre. Toutes recouvrent une même réalité : le voyage vers ce qui rappelle la finitude humaine, la violence de l’Histoire et la fragilité de nos existences.
Il faut immédiatement préciser une chose : le dark tourism n’est pas une catégorie homogène. Entre le visiteur qui se recueille à Verdun avec gravité et celui qui prend un selfie souriant devant une chambre à gaz, entre le pèlerinage mémoriel et la recherche du frisson, il existe un monde. C’est précisément cette diversité de démarches — et l’ambiguïté morale qu’elle recèle — qui rend le sujet aussi passionnant que délicat.
Une pratique aussi ancienne que l’humanité
Si le mot est récent, la pratique, elle, est immémoriale. L’attirance humaine pour les lieux de mort et de violence traverse toute l’histoire des civilisations.
Dans la Rome antique, les foules se pressaient au Colisée pour assister aux combats de gladiateurs — des spectacles de mort donnés, à l’origine, en l’honneur des défunts. Au Moyen Âge et jusqu’à l’époque moderne, les exécutions publiques attiraient des multitudes : la guillotine, sous la Révolution française, drainait des foules considérables place de la Concorde. Les pèlerinages vers les reliques de saints, les tombeaux et les ossuaires constituaient une autre forme ancienne de voyage vers la mort. Au XIXe siècle, on visitait déjà les morgues (celle de Paris était une attraction touristique prisée), les champs de bataille encore fumants, ou les prisons.
Ce que Lennon et Foley ont théorisé en 1996, ce n’est donc pas une pratique nouvelle, mais sa transformation moderne : la façon dont les médias de masse, les transports accessibles et l’industrie touristique ont transformé des tragédies lointaines en destinations organisées, avec billetterie, boutique et parcours fléché. Le dark tourism contemporain est né de cette rencontre entre une fascination ancestrale et la société du spectacle.
Les grandes catégories du dark tourism
Le dark tourism recouvre des réalités très diverses, que l’on peut regrouper en plusieurs grandes familles.
Le tourisme de mémoire. C’est la forme la plus noble et la plus reconnue. Il concerne les lieux de guerre, de génocide et de crimes de masse : Auschwitz-Birkenau, Hiroshima, les plages du Débarquement, Verdun, le mémorial du génocide au Rwanda. Sa dimension est fortement pédagogique et commémorative : on y vient pour comprendre, honorer les victimes et transmettre. « Plus jamais ça » en est la devise implicite.
Le tourisme de catastrophe. Il consiste à visiter les sites de désastres, naturels ou industriels : la zone d’exclusion de Tchernobyl, Fukushima, La Nouvelle-Orléans après Katrina, les villes détruites par un séisme ou une éruption. Ces visites, souvent semi-encadrées, interrogent notre rapport au risque et à la vulnérabilité de nos civilisations.
Le tourisme carcéral et judiciaire. Anciennes prisons devenues musées (Alcatraz, Robben Island où fut détenu Mandela), lieux de torture, tribunaux historiques. On y explore la question de la justice, de l’enfermement et de la répression.
Le tourisme macabre ou sensationnaliste. C’est la forme la plus problématique. Plus voyeuriste, il attire vers les scènes de crime, les maisons de tueurs en série, les parcours « true crime ». La frontière avec le divertissement morbide y devient ténue.
Le tourisme mortuaire et religieux. Pèlerinages vers les reliques, tombes célèbres, cimetières remarquables (le Père-Lachaise) et ossuaires artistiques (l’ossuaire de Sedlec, les catacombes de Paris). La mort y est abordée sous l’angle du sacré, de l’art et de la mémoire collective.
Les lieux abandonnés. Villes fantômes, usines désertées, sanatoriums envahis par la végétation : cette catégorie, à la lisière du dark tourism, séduit par la mélancolie des ruines et la beauté du temps qui passe.
Pourquoi visite-t-on ces lieux ? Les motivations
Comprendre le dark tourism, c’est s’interroger sur ce qui nous y pousse. Les motivations sont multiples, et souvent mêlées.
Le devoir de mémoire. Pour beaucoup, visiter Auschwitz ou un mémorial de guerre est un acte citoyen : voir de ses propres yeux pour ne pas oublier, comprendre l’Histoire dans sa chair, honorer les victimes. C’est la motivation la plus élevée, et celle que revendiquent les lieux mémoriels eux-mêmes.
La quête de sens et la confrontation à la mort. Nos sociétés modernes ont éloigné la mort, la cachant derrière les murs des hôpitaux. Le dark tourism offre un espace rare pour affronter cette réalité universelle, méditer sur notre propre finitude, relativiser nos existences. Il y a là une dimension presque philosophique, voire thérapeutique.
La curiosité et le besoin de comprendre. L’être humain veut comprendre ce qui le dépasse, y compris le mal, la catastrophe, l’horreur. Visiter ces lieux, c’est tenter de saisir l’incompréhensible, de mettre des images sur des récits.
L’émotion et le frisson. Il serait hypocrite de le nier : une part de l’attrait tient à la recherche d’émotions fortes, au frisson de côtoyer le danger ou l’horreur en sécurité. Cette motivation, plus trouble, est celle qui peut basculer dans le voyeurisme.
L’authenticité de l’expérience. Face à un tourisme de masse standardisé, ces lieux offrent une expérience intense, marquante, « vraie », qui sort le visiteur de sa zone de confort.
Les bienfaits du dark tourism
Malgré les critiques, le dark tourism, pratiqué avec justesse, présente de véritables vertus.
La transmission de la mémoire. C’est son apport majeur. À l’heure où les derniers témoins de la Shoah disparaissent, où les négationnismes ressurgissent, où les conflits se multiplient, les lieux de mémoire jouent un rôle éducatif irremplaçable. On ne comprend pas Auschwitz dans un livre comme on le comprend en foulant son sol. Ces visites forgent des consciences, particulièrement chez les jeunes générations.
L’éducation historique. Le dark tourism rend l’Histoire tangible, incarnée, mémorable. Il transforme des dates abstraites en réalités physiques. C’est un formidable outil pédagogique, largement utilisé par les établissements scolaires.
L’hommage aux victimes. Visiter ces lieux, c’est refuser l’oubli, c’est dire aux victimes qu’elles ne sont pas effacées. La fréquentation d’un mémorial est en soi un acte de reconnaissance.
La préservation du patrimoine. L’intérêt touristique permet souvent de financer la conservation de sites qui, sans cela, tomberaient en ruine ou disparaîtraient. Les visiteurs font vivre la mémoire des lieux.
La réflexion citoyenne et morale. Ces lieux nous confrontent aux conséquences ultimes de la haine, du fanatisme, de la guerre. Ils nourrissent une vigilance démocratique, un « devoir d’alerte » face aux dérives de nos sociétés.
Les dérives et les critiques
Mais le dark tourism a aussi son côté sombre — au sens propre. Plusieurs dérives menacent constamment cette pratique.
Le voyeurisme. C’est la critique première. Où finit le recueillement, où commence la curiosité malsaine ? Visiter la maison d’un tueur en série, se photographier sur une scène de tragédie, transformer la souffrance d’autrui en distraction : ces comportements relèvent d’un voyeurisme que rien ne justifie.
La marchandisation de la souffrance. Quand un lieu de tragédie devient un « produit » avec sa billetterie, sa boutique de souvenirs et ses produits dérivés, un malaise s’installe. Vendre des magnets d’Auschwitz ou des t-shirts de Tchernobyl heurte légitimement. La frontière entre financer la conservation d’un site et commercialiser la mort est parfois ténue.
Le manque de respect et les selfies. Le phénomène des selfies souriants dans les lieux de mémoire est devenu emblématique des dérives contemporaines. En 2017, le projet artistique « Yolocaust » a épinglé les visiteurs se photographiant de façon inappropriée au Mémorial de l’Holocauste de Berlin. Ces comportements, amplifiés par les réseaux sociaux, révèlent une perte du sens de ces lieux.
La spectacularisation. Les séries télévisées (Chernobyl, Dark Tourist) et les réseaux sociaux ont provoqué des afflux massifs de visiteurs parfois mal préparés, en quête de sensations ou de contenus « instagrammables » plutôt que de compréhension. Le risque est de transformer la tragédie en décor.
L’atteinte à la dignité des victimes et des proches. Pour les catastrophes récentes, la présence de touristes peut être vécue comme une intrusion insupportable par les survivants et les familles. Le dark tourism pose ici une question de temporalité : combien de temps faut-il avant qu’une tragédie devienne « visitable » ?
Où finit la mémoire, où commence le voyeurisme ?
C’est la question centrale, et elle n’a pas de réponse simple. La différence entre le tourisme de mémoire et le dark tourism voyeuriste ne tient pas tant au lieu qu’à la démarche — celle du site et celle du visiteur.
Du côté du lieu : quelle est son intention ? Un mémorial conçu pour éduquer et honorer n’est pas un « parc d’attractions de l’horreur ». La scénographie, le ton, l’absence de sensationnalisme, la place donnée aux victimes font la différence.
Du côté du visiteur : dans quel état d’esprit vient-on ? Avec respect, curiosité sincère et volonté de comprendre, ou en quête de frisson et de photos choc ? Le même lieu peut être visité dignement ou indignement selon l’attitude de chacun.
C’est pourquoi la clé du dark tourism éthique réside dans quelques principes simples : se renseigner avant de venir pour comprendre ce qu’on va voir ; adopter un comportement respectueux (silence, tenue correcte, pas de selfies déplacés) ; privilégier les lieux qui adoptent une démarche pédagogique et respectueuse ; et s’interroger honnêtement sur ses propres motivations. Visiter ces lieux n’est pas anodin : cela engage une responsabilité morale.
Le dark tourism en France
La France occupe une place particulière dans le paysage du dark tourism mondial. Son histoire riche et souvent tragique — guerres, révolutions, catastrophes — en a fait une terre exceptionnellement dense en lieux de mémoire et sites chargés d’histoire sombre.
Les lieux de mémoire des guerres. La France conserve les traces des plus grands conflits : les plages du Débarquement et les cimetières de Normandie, le mémorial de Verdun et ses champs de bataille de la Grande Guerre, le Chemin des Dames, le camp de concentration du Struthof (le seul sur le sol français), le Mémorial de la Shoah à Paris, Oradour-sur-Glane, village martyr conservé en l’état depuis le massacre de 1944.
Le patrimoine mortuaire. Paris abrite l’un des sites de dark tourism les plus visités au monde : les catacombes, où reposent les ossements de six millions de personnes. Le cimetière du Père-Lachaise, le plus visité au monde, attire des millions de visiteurs sur les tombes de Jim Morrison, Oscar Wilde ou Édith Piaf.
Les catastrophes. Du barrage de Malpasset (Fréjus, 1959) à la catastrophe minière de Liévin, en passant par la crue de 1910 à Paris, la France conserve la mémoire de ses désastres.
Les lieux insolites et mystérieux. Châteaux hantés, forts oubliés, villages engloutis, lieux de légende : la France regorge de sites à la lisière du dark tourism, entre histoire et surnaturel.
Une pratique en plein essor. Le tourisme de mémoire représente en France un secteur touristique majeur, avec plusieurs millions de visiteurs par an sur les seuls sites de mémoire. Loin d’être marginal, le dark tourism à la française s’inscrit dans une longue tradition de commémoration et de transmission, portée par un réseau dense de mémoriaux, musées et sites historiques.
C’est précisément cette richesse que nous explorons sur Voyage Interdit : cartographier, documenter et raconter les lieux du dark tourism en France et dans le monde, avec rigueur et respect. Car ces lieux méritent mieux que le voyeurisme ou l’oubli : ils méritent d’être compris.
Voyager vers l’ombre, avec justesse
Le dark tourism n’est ni bon ni mauvais en soi. Il est le miroir de notre rapport à la mort, à l’Histoire et à la mémoire. Mal pratiqué, il verse dans le voyeurisme et la marchandisation de la souffrance. Bien pratiqué, il devient l’un des plus puissants outils de mémoire, d’éducation et de conscience dont nous disposons. Toute la différence tient dans la démarche : venir pour comprendre plutôt que pour frissonner, pour honorer plutôt que pour consommer, pour se souvenir plutôt que pour se divertir. Les lieux marqués par la tragédie ne demandent pas qu’on les fuie, ni qu’on les exploite : ils demandent qu’on les approche avec la gravité, le respect et l’intelligence qu’ils méritent. C’est à cette condition — et à cette condition seulement — que le voyage vers l’ombre peut nous éclairer. Explorer sans profaner : telle est la ligne de crête du dark tourism responsable.
Le dark tourism nous place face à une vérité dérangeante : nous sommes fascinés par la mort et la tragédie. Plutôt que de nier cette fascination, la pratique éthique nous invite à la transformer — en mémoire, en compréhension, en conscience. Voir pour ne pas oublier, comprendre pour ne pas répéter.
Aller plus loin
Pour explorer concrètement les lieux du dark tourism, découvrez notre sélection des plus beaux lieux abandonnés de France et notre panorama des villes fantômes du monde. Vous pouvez aussi parcourir tous nos récits par la carte interactive, ou explorer nos différentes catégories, des lieux de mémoire aux lieux insolites et mystérieux. Et pour comprendre notre approche, consultez notre charte éthique.