En Argentine, Villa Epecuén fut une station thermale prospère au bord d'un lac aussi salé que la mer Morte. En 1985, une digue cède et l'eau engloutit la ville sous dix mètres d'eau salée. Réapparue 25 ans plus tard, pétrifiée et blanchie par le sel, elle offre un paysage de fin du monde. Histoire et visite d'une ville fantôme unique.

Coordonnées37°07'51"S · 62°48'27"O
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Ruines blanchies par le sel de Villa Epecuén, ancienne station thermale argentine réapparue après 25 ans sous l'eau
Les ruines pétrifiées par le sel de Villa Epecuén, réapparues après 25 ans passés sous les eaux du lac.

Au cœur de la pampa argentine, à quelque 500 kilomètres de Buenos Aires, s’étend un paysage qui semble sorti d’un film post-apocalyptique. Des ruines blanches et fantomatiques à perte de vue : carcasses de bâtiments, arbres pétrifiés, routes craquelées, une voiture rouillée figée dans le limon, un escalier qui ne mène nulle part — le tout recouvert d’une croûte de sel qui blanchit, cristallise et momifie chaque chose. On dirait une ville rongée jusqu’à l’os. C’est Villa Epecuén, l’une des villes fantômes les plus stupéfiantes du monde, et sans doute la plus célèbre d’Argentine.

Son histoire est unique : contrairement aux villes abandonnées à cause d’une catastrophe soudaine ou d’un déclin économique, Epecuén a été engloutie sous les eaux pendant vingt-cinq ans, avant de resurgir peu à peu, transformée à jamais. Une ville qui fut prospère, puis noyée, puis ressuscitée sous la forme d’un cimetière de sel.

Le paradis salé de la pampa

L’histoire d’Epecuén commence dans les années 1920, sur les rives du lac Epecuén, dans la province de Buenos Aires. Ce lac a une particularité remarquable : ses eaux sont parmi les plus salées du monde, avec une concentration comparable — voire supérieure — à celle de la mer Morte. En langue mapuche, epecuén évoque « la brûlure que laisse le sel sur la peau ».

Comme la mer Morte, ce lac se vit prêter des vertus thérapeutiques : on venait s’y baigner et flotter dans ses eaux, s’enduire de sa boue noire réputée soigner rhumatismes, arthrites et maladies de peau. Une station thermale prospéra. Reliée à Buenos Aires par le train, Villa Epecuén connut son âge d’or entre les années 1950 et 1970 : la station comptait quelque 300 établissements (hôtels, pensions, commerces), abritait environ 1 500 habitants permanents et accueillait, à son apogée, jusqu’à 25 000 touristes par saison. C’était l’une des destinations thermales les plus courues du pays.

Le jour où l’eau est montée

Mais le lac Epecuén avait un régime capricieux, alternant sécheresses et crues. À partir de 1980, après plusieurs années de fortes pluies, le niveau monta dangereusement. Une digue avait été édifiée pour protéger la ville — mais elle ne suffit pas.

Le 10 novembre 1985, après des jours de pluies et de vents poussant les eaux vers la ville, la digue céda. L’eau salée s’engouffra dans les rues, envahit les hôtels, monta inexorablement. Les habitants durent évacuer, abandonnant toute leur vie derrière eux — certains, dit-on, s’efforçant d’emporter jusqu’aux cercueils de leurs proches enterrés au cimetière. Il n’y eut, heureusement, aucun mort : l’inondation fut assez lente pour laisser le temps de fuir. Mais les dégâts furent totaux.

Et l’eau ne se retira pas. Année après année, elle continua de monter : 4 mètres en 1986, jusqu’à près de 10 mètres en 1993. Villa Epecuén disparut complètement, engloutie sous les flots salés. Pendant vingt-cinq ans, il ne resta d’elle que le souvenir de ses anciens habitants — une Atlantide de la pampa.

La résurrection d’une ville de sel

Puis, à partir de 2009, le mouvement s’inversa. En raison de sécheresses prolongées, le niveau du lac se mit à baisser, et les eaux commencèrent à se retirer. Lentement, Villa Epecuén réapparut — mais méconnaissable. Le quart de siècle passé sous l’eau salée avait tout transformé : les bâtiments, blanchis et corrodés, semblaient minéralisés ; les arbres, morts et pétrifiés, se dressaient comme des squelettes ; une croûte de sel recouvrait le sol. La ville n’était plus une ruine ordinaire, mais un paysage de sel, à la beauté fantomatique et irréelle.

Un personnage incarne à lui seul la mémoire du lieu : Pablo Novak, ancien habitant revenu vivre seul dans les ruines de sa ville après le retrait des eaux, devenu le gardien et le témoin d’Epecuén, que les visiteurs croisaient pédalant à vélo au milieu des décombres. Grâce à des figures comme lui et à ce décor unique, Epecuén est devenue une attraction touristique et un sujet de fascination pour les photographes du monde entier.

Préparer sa visite

Où se trouve Villa Epecuén

Villa Epecuén se situe dans la province de Buenos Aires, en Argentine, à 7 km au nord de la ville de Carhué, à environ -37.1308° S, -62.8075° O — soit à quelque 500 km au sud-ouest de Buenos Aires. La région est celle de la pampa, plate à perte de vue.

Sur place

Le site des ruines se visite (une petite entrée est demandée, et un modeste musée retrace l’histoire de la ville). On y déambule à pied parmi les vestiges blanchis, dans un silence saisissant — les anciens abattoirs, l’avenue principale, les carcasses d’hôtels, le cimetière. La lumière crue de la pampa sur ces ruines de sel offre un spectacle photographique exceptionnel. Prévoyez de bonnes chaussures et de l’eau : le sel, le soleil et l’absence d’ombre rendent la visite éprouvante.

À noter : le niveau du lac étant variable, certaines parties du site (notamment le cimetière) peuvent être de nouveau partiellement submergées selon les années. La ville voisine de Carhué a repris le flambeau thermal, avec de nouveaux établissements exploitant les eaux salées. Renseignements auprès de l’office de tourisme de Carhué / Adolfo Alsina.

Où dormir

Carhué, à quelques kilomètres, est la base naturelle pour visiter Villa Epecuén, avec ses hébergements et ses thermes qui ont pris la relève de la station engloutie.

Coordonnées

Villa Epecuén se situe à environ -37.1308° S, -62.8075° O, près de Carhué, dans la province de Buenos Aires, en Argentine.

La ville dévorée par le sel

Villa Epecuén raconte une histoire rare : celle d’une ville qui n’a pas été détruite, mais dissoute, lentement, par l’élément même qui avait fait sa fortune. Le sel qui attirait les curistes, qui guérissait les corps et faisait prospérer la station, est devenu son fossoyeur, puis son embaumeur. Il a noyé la ville, puis, en se retirant, l’a pétrifiée dans une beauté minérale et morte. Peu de lieux illustrent aussi bien l’ironie du destin.

Il y a, dans ces ruines blanches sous le ciel immense de la pampa, une mélancolie particulière — celle d’un paradis perdu, d’un âge d’or englouti, dont ne subsistent que des ossements de sel. Mais Epecuén enseigne aussi la résilience : ses habitants ont recommencé ailleurs, la ville voisine a repris le flambeau, et le lieu lui-même, ressuscité des eaux, a trouvé une seconde vie comme témoin fascinant de la force et des caprices de la nature. La station thermale est morte ; le lieu de mémoire est né.

Le sel qui avait fait sa fortune est devenu son fossoyeur, puis son embaumeur. Villa Epecuén n'a pas été détruite : elle a été lentement dissoute, puis pétrifiée dans une beauté morte et blanche.

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