Près de Hô Chi Minh-Ville, au Vietnam, s'étend l'un des ouvrages de guerre les plus stupéfiants du XXe siècle : 250 kilomètres de tunnels creusés à la main, où des milliers de combattants vécurent, se cachèrent et résistèrent à l'armée américaine. Hôpitaux, cuisines, dortoirs souterrains : tout un monde enfoui. Aujourd'hui, ce réseau se visite et raconte la guerre du Vietnam vue d'en dessous. Voici son histoire.

À une soixantaine de kilomètres au nord-ouest de Hô Chi Minh-Ville — l’ancienne Saigon —, sous une paisible forêt vietnamienne, se cache l’un des ouvrages militaires les plus stupéfiants du XXe siècle. Rien ne le trahit en surface : quelques trappes minuscules, dissimulées sous les feuilles mortes, à peine assez larges pour laisser passer un homme mince. Mais en dessous s’étend un monde entier : un réseau de galeries souterraines qui, à son apogée, s’étendait sur plus de 250 kilomètres. Un labyrinthe creusé à la main, à la pioche et à la corbeille, dans lequel des milliers de combattants et de civils vietnamiens ont vécu, dormi, mangé, soigné leurs blessés, fabriqué leurs armes et organisé leur résistance — pendant des années, sous les bombes, sous les pieds mêmes de l’armée la plus puissante du monde. Les tunnels de Cu Chi sont le symbole d’une guerre asymétrique, de l’ingéniosité et de l’endurance d’un peuple face à une superpuissance. Aujourd’hui, on peut les visiter, et descendre, littéralement, dans l’une des pages les plus dures de l’histoire du XXe siècle.
Un réseau né de la guerre
L’histoire des tunnels de Cu Chi commence bien avant la guerre du Vietnam telle qu’on la connaît. Les premières galeries furent creusées dès la fin des années 1940, pendant la guerre d’Indochine, par les combattants du Viêt Minh qui luttaient contre la présence coloniale française. Le sol de la région de Cu Chi, une argile latéritique dure, se prêtait remarquablement au creusement : il tenait sans s’effondrer, même sous forme de galeries étroites.
Mais c’est pendant la guerre du Vietnam, dans les années 1960, que le réseau prit son ampleur légendaire. Face à l’engagement massif des États-Unis aux côtés du Sud-Vietnam, les combattants du Front national de libération (le « Viêt-cong ») étendirent considérablement les tunnels de Cu Chi, qui devinrent une base stratégique majeure, à proximité immédiate de Saigon. Le réseau finit par s’étendre sur environ 250 kilomètres, reliant villages, zones de combat et jusqu’aux abords de la frontière cambodgienne. C’était une véritable ville souterraine, invisible et insaisissable.
Une ville sous la terre
Ce qui stupéfie à Cu Chi, c’est que les tunnels n’étaient pas de simples abris ou voies de passage : c’était un monde autonome, organisé sur plusieurs niveaux de profondeur. Le réseau comportait des dortoirs, des cuisines, des puits d’eau potable, des entrepôts d’armes et de vivres, des ateliers de fabrication et de réparation d’armement, des postes de commandement, et même des hôpitaux souterrains où l’on opérait les blessés, des salles de réunion, et des espaces où l’on donnait des représentations pour maintenir le moral.
L’ingéniosité déployée était extraordinaire. Les entrées étaient de minuscules trappes camouflées, indétectables, si étroites que seuls les corps menus des combattants vietnamiens pouvaient s’y glisser. Des systèmes de ventilation ingénieux, dissimulés dans des termitières factices, amenaient l’air frais. La fumée des cuisines (les fameuses « cuisines Hoang Cam ») était filtrée et dispersée à travers de longs conduits pour ne pas révéler la présence des galeries. Des pièges redoutables — trappes hérissées de pieux de bambou, chausse-trappes — protégeaient les accès. Les combattants avaient réponse à tout : quand les Américains envoyaient des chiens renifleurs, on brouillait les pistes ; quand ils envoyaient des hommes dans les tunnels (les fameux « rats de tunnel »), des chicanes, des culs-de-sac piégés et des passages inondés les attendaient.
La guerre vue d’en dessous
Les tunnels de Cu Chi jouèrent un rôle militaire de premier plan. Ils permirent aux combattants vietnamiens de mener une guérilla d’une efficacité redoutable : surgir, frapper, puis disparaître sous terre, insaisissables. Cu Chi fut notamment une base de départ essentielle pour l’offensive du Têt, en janvier 1968, qui porta les combats jusqu’au cœur de Saigon et marqua un tournant psychologique majeur de la guerre, ébranlant durablement l’opinion publique américaine.
Les Américains firent tout pour détruire ce réseau qui les narguait sous leurs pieds. Ils bombardèrent massivement la région (Cu Chi devint l’une des zones les plus bombardées de la guerre), déversèrent des défoliants, envoyèrent des « rats de tunnel » explorer les galeries au péril de leur vie, tentèrent de les inonder ou de les gazer. Rien n’y fit véritablement : les tunnels résistèrent, se réparèrent, subsistèrent jusqu’à la fin du conflit. Cette résistance eut un coût humain terrible pour les Vietnamiens : les conditions de vie sous terre étaient effroyables — obscurité permanente, air raréfié, maladies, serpents, insectes, faim, et la menace constante des bombes et des incursions. Des milliers de combattants et de civils périrent à Cu Chi. Mais le réseau ne tomba jamais.
Mémoire et visite aujourd’hui
Après la réunification du Vietnam en 1975, les autorités reconnurent l’importance historique et symbolique des tunnels de Cu Chi. Le site fut préservé et aménagé pour la visite, devenant l’un des lieux de mémoire les plus visités du Vietnam, et un puissant symbole national de résistance et de résilience.
Il faut visiter Cu Chi en gardant à l’esprit la nature de ce lieu : c’est un site de mémoire d’une guerre longue et dévastatrice, qui fit des millions de morts, civils et militaires, de tous les camps. La visite, présentée du point de vue vietnamien (celui des vainqueurs), célèbre l’ingéniosité et l’héroïsme des combattants ; elle laisse au visiteur le soin de méditer sur l’ensemble de la tragédie que fut la guerre du Vietnam. Aujourd’hui, les visiteurs peuvent découvrir les mécanismes des trappes, observer les pièges, ramper dans des sections de tunnels élargies et éclairées pour l’occasion (une expérience éprouvante même ainsi, qui donne une idée des conditions extrêmes de l’époque), voir les cuisines et les ateliers reconstitués, et goûter le manioc, nourriture de base des combattants.
Préparer sa visite
Où se trouvent les tunnels
Les tunnels de Cu Chi se situent dans le district de Cu Chi, à environ 60 km au nord-ouest de Hô Chi Minh-Ville (Saigon), au Vietnam. Deux sites sont ouverts à la visite :
- Ben Dinh : le plus proche de la ville, le plus aménagé et le plus fréquenté par les touristes. Tunnels élargis pour faciliter l’accès.
- Ben Duoc : plus éloigné, avec des tracés plus proches de l’original, moins de monde, et le temple commémoratif de Ben Duoc, où sont gravés les noms de dizaines de milliers de combattants morts.
Informations pratiques 2026
Voici l’essentiel :
- Horaires : ouvert tous les jours, généralement de 7h/8h à 17h.
- Tarif : environ 110 000 VND (Ben Dinh) ou 90 000 VND (Ben Duoc), soit quelques euros. La plupart des visiteurs viennent en excursion organisée depuis Hô Chi Minh-Ville (demi-journée ou journée, transport et guide compris).
- Durée : comptez une demi-journée (environ 2h de trajet aller-retour, 1h30 à 2h sur place).
- Meilleure période : la saison sèche, de décembre à avril, avec les matinées plus fraîches. Visitez tôt le matin pour éviter la chaleur et l’affluence.
- Le stand de tir : un stand permet de tirer avec des armes d’époque (payant, à la cartouche). C’est optionnel, et beaucoup de visiteurs préfèrent s’en abstenir par respect pour ce lieu de mémoire.
Renseignez-vous auprès de l’office du tourisme du Vietnam et des agences locales pour organiser votre visite.
Conseils de visite
- Tenue adaptée : prévoyez des vêtements confortables et sombres (la terre tache), et de bonnes chaussures. Ramper dans les tunnels salit et demande un minimum de souplesse.
- Claustrophobie : les tunnels, même élargis, sont exigus, sombres et chauds. Les personnes claustrophobes peuvent se contenter de la visite de surface, déjà très riche.
- Un guide : la visite guidée est vivement recommandée pour comprendre le contexte et l’ingéniosité du réseau.
- Combinez avec le musée des Vestiges de la guerre à Hô Chi Minh-Ville, poignant complément pour comprendre la guerre du Vietnam.
Aux alentours
Hô Chi Minh-Ville regorge de lieux à découvrir : le musée des Vestiges de la guerre, le palais de la Réunification, la cathédrale Notre-Dame de Saigon, les marchés animés. Plus loin, le delta du Mékong offre une plongée dans le Vietnam rural et fluvial. Cu Chi s’inscrit dans un voyage de mémoire et de découverte du sud du pays.
L’endurance faite lieu
Les tunnels de Cu Chi nous offrent une méditation puissante sur la volonté humaine et le prix de la liberté. Ce que ce réseau souterrain raconte, au-delà de tout jugement sur les camps en présence, c’est ce que des êtres humains sont capables d’endurer et d’accomplir lorsqu’ils défendent leur terre : vivre des années sous terre, dans le noir, la peur et la privation, creuser 250 kilomètres de galeries à mains nues, tenir face à une puissance de feu écrasante. Cu Chi est un monument à l’endurance, à l’ingéniosité née du désespoir, à cette capacité qu’ont les faibles, parfois, de tenir tête aux puissants par la seule force de leur détermination et de leur enracinement. Mais c’est aussi un lieu qui rappelle l’atrocité de la guerre : les souffrances endurées sous terre, les millions de morts du conflit, les villages rasés, les forêts empoisonnées, les familles déchirées. En descendant dans ces galeries étouffantes, on ne peut qu’être saisi d’un mélange d’admiration et d’effroi — admiration pour ce que l’humain peut supporter, effroi devant ce que la guerre le contraint à endurer. C’est tout le sens du tourisme de mémoire : ni glorifier, ni oublier, mais comprendre et se souvenir, pour mesurer le prix réel des conflits, et chérir la paix.
Deux cent cinquante kilomètres de galeries creusées à la main, où tout un peuple a vécu sous terre pour résister à la plus grande puissance militaire du monde. Les tunnels de Cu Chi sont l’endurance humaine faite lieu — un monde souterrain où l’histoire de la guerre du Vietnam se ressent dans sa chair.
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