À Phnom Penh, l'ancien lycée devenu prison S-21 et les « champs de la mort » de Choeung Ek gardent la mémoire du génocide khmer rouge, qui fit près de deux millions de morts entre 1975 et 1979. Histoire de ces deux lieux, inscrits à l'UNESCO en 2025, et guide pour les visiter avec dignité.

Au premier regard, rien ne distingue l’endroit d’une école ordinaire. Des bâtiments de trois étages autour d’une cour, des balcons, une pelouse où l’on imagine des enfants courir. C’était bien un lycée, le lycée Tuol Svay Prey, au cœur de Phnom Penh. Puis on s’approche, et les détails renversent tout : des barbelés courent le long des balcons — non pour empêcher d’entrer, mais pour empêcher les prisonniers de se jeter dans le vide. Dans les anciennes salles de classe, des lits de fer rouillés, des chaînes, des instruments. Et, salle après salle, des murs entiers de photographies en noir et blanc : des visages d’hommes, de femmes, d’enfants, fixant l’objectif juste avant de mourir.
Ce lieu porte un nom de code : S-21. C’est ici, dans cette banalité scolaire retournée en cauchemar, que le régime des Khmers rouges a torturé et condamné des milliers de personnes. Et à une quinzaine de kilomètres de là, dans un ancien verger appelé Choeung Ek, il les a exécutées. Aujourd’hui, ces deux sites forment l’un des lieux de mémoire les plus bouleversants d’Asie — le témoignage d’un des génocides les plus rapides et les plus totaux du XXᵉ siècle.
L’« année zéro » : quatre ans de terreur
Le 17 avril 1975, les Khmers rouges de Pol Pot entrent dans Phnom Penh et prennent le pouvoir sur le Cambodge. En quelques heures, ils vident la capitale de ses habitants, les poussant de force vers les campagnes. Le régime proclame l’« année zéro » : il s’agit de repartir de rien, d’effacer la ville, l’argent, l’école, la religion, la famille, pour bâtir une société agraire « pure », sans classes ni passé.
Le résultat sera un désastre humain d’une ampleur vertigineuse. En trois ans, huit mois et vingt jours, entre 1975 et 1979, le régime du Kampuchéa démocratique provoque la mort d’environ 1,7 à 2 millions de personnes — soit près d’un quart de la population du pays — par la famine, le travail forcé, la maladie, la torture et l’exécution. Intellectuels, médecins, enseignants, moines, personnes portant des lunettes ou parlant une langue étrangère : tout ce qui pouvait ressembler à une « élite » ou à une déviance était suspect, et le soupçon suffisait à condamner.
S-21 : la bureaucratie de la mort
Au sein de cette machine, S-21 occupait une place centrale : c’était le principal centre de détention, d’interrogatoire et de torture du régime, dirigé par un ancien professeur de mathématiques, Kang Kek Iew, dit « Douch ». Entre 1975 et 1979, environ 18 000 personnes y furent enfermées. On n’en connaît qu’une poignée de survivants.
Ce qui glace le plus, à Tuol Sleng, c’est la méthode. Comme d’autres régimes totalitaires, les Khmers rouges documentaient méticuleusement leur propre barbarie. Chaque prisonnier était photographié à son arrivée, catalogué, numéroté. On le contraignait, sous la torture, à signer de longues « confessions » avouant des complots imaginaires, à dénoncer des proches — souvent arrêtés à leur tour, familles entières, enfants compris. Puis, la confession obtenue, le détenu était condamné. Presque personne ne ressortait vivant de S-21.
C’est cette archive — des milliers de portraits, de registres, de confessions — que les troupes vietnamiennes découvrent en janvier 1979, en libérant Phnom Penh. Douch avait fui en ordonnant la liquidation des derniers détenus, mais sans avoir eu le temps de détruire les dossiers. Ces documents, aujourd’hui étudiés par le Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam), ont servi de preuves lors du procès des dirigeants khmers rouges devant un tribunal international ; Douch y fut condamné.
Choeung Ek : les « champs de la mort »
Signer sa confession, à S-21, ne signifiait pas la fin des souffrances, mais un transfert. La nuit, par camions, les condamnés étaient emmenés hors de la ville, vers un ancien verger de Choeung Ek, à une quinzaine de kilomètres au sud de Phnom Penh.
Là, dans l’obscurité, ils étaient exécutés au bord de fosses communes — souvent à coups d’outils, pour économiser les balles — et enterrés par centaines. Ce lieu est devenu le plus connu des « killing fields », ces champs de la mort disséminés à travers tout le pays. Il ne fut qu’un site parmi des centaines, mais sa proximité avec la capitale en a fait le symbole de tous les autres. Dans les années 1980, plus de 6 000 corps y furent exhumés de plus d’une centaine de fosses.
Aujourd’hui, Choeung Ek est un lieu de recueillement d’un calme irréel : un champ herbeux où les creux du sol trahissent encore l’emplacement des fosses. En son centre s’élève un stûpa commémoratif, une tour bouddhique érigée en 1988, dont les parois de verre abritent plusieurs milliers de crânes, classés, exposés au regard. On entre dans le stûpa pieds nus, après avoir déposé fleurs et bâtons d’encens, comme le veut le respect bouddhiste.
Deux sites classés au patrimoine mondial
En juillet 2025, l’UNESCO a inscrit trois lieux cambodgiens sur la liste du patrimoine mondial, sous un intitulé qui résume tout un cheminement : « Sites mémoriels cambodgiens : des centres de répression aux lieux de paix et de réflexion ». L’ensemble réunit l’ancienne prison M-13 (les débuts du régime), la prison S-21 / Tuol Sleng (l’apogée du système répressif) et le centre de Choeung Ek (l’ultime étape, l’extermination).
L’inscription, adoptée à Paris lors de la 47ᵉ session du Comité du patrimoine mondial, coïncidait avec le cinquantième anniversaire de l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges. C’était la première fois que l’UNESCO reconnaissait un site cambodgien lié non pas à la splendeur d’Angkor, mais à la mémoire d’un crime — une manière d’inscrire ces lieux, comme Auschwitz ou Hiroshima avant eux, dans la conscience universelle.
Préparer sa visite
Où se trouvent les deux sites
Le musée du génocide de Tuol Sleng (S-21) se trouve en plein cœur de Phnom Penh, dans le quartier de Boeung Keng Kang, facilement accessible en tuk-tuk depuis le centre. Le centre de Choeung Ek est à une quinzaine de kilomètres au sud de la ville, dans le district de Dangkao ; comptez trente à quarante-cinq minutes de trajet selon la circulation.
La plupart des visiteurs enchaînent les deux dans la même journée, dans l’ordre chronologique de l’histoire : d’abord la prison, puis le lieu d’exécution. C’est éprouvant, mais c’est ce parcours qui donne tout son sens à la visite.
Informations pratiques
L’entrée de Tuol Sleng inclut un audioguide (disponible en français et dans une dizaine d’autres langues), vivement recommandé : il donne la parole aux survivants et rend la visite infiniment plus compréhensible. Prévoyez au moins une à deux heures sur place, autant à Choeung Ek. Deux survivants de S-21 ont longtemps tenu à être présents au musée pour témoigner en personne ; croiser leur regard, quand c’est possible, fait partie des moments les plus forts de la visite.
Horaires, tarifs et actualités sur le site officiel du musée du génocide de Tuol Sleng. À Choeung Ek, l’audioguide est également inclus et remarquablement fait.
Où dormir
Phnom Penh dispose de tout l’éventail des hébergements, des maisons d’hôtes aux hôtels de bord de fleuve, le long des berges du Tonlé Sap et du Mékong. Une base dans le centre permet de rejoindre facilement les deux sites, mais aussi le Palais royal et le Musée national, pour équilibrer le séjour.
Coordonnées
Le musée de Tuol Sleng (S-21) se situe à environ 11.5494° N, 104.9178° E, au cœur de Phnom Penh. Le centre de Choeung Ek se trouve à une quinzaine de kilomètres au sud.
Visiter sans trahir
De tous les lieux de dark tourism, celui-ci compte parmi ceux qui exigent le plus de tenue. Ce ne sont pas des décors : ce sont une prison où des milliers de personnes ont été torturées, et un charnier. Beaucoup de familles cambodgiennes y ont perdu des proches ; le pays entier porte encore ce deuil.
Concrètement, cela veut dire une tenue et une attitude sobres : épaules et jambes couvertes, voix basse, téléphone rangé dans les salles les plus lourdes. Le selfie souriant devant les fosses de Choeung Ek ou les portraits des victimes de S-21 est une faute de goût qui blesse réellement. On peut photographier les lieux avec respect, mais on ne se met pas en scène devant la mort. Et lorsqu’un survivant témoigne, on écoute — c’est pour transmettre qu’il est là.
Rien de tout cela n’est de la censure : c’est simplement la différence entre venir consommer une émotion et venir rendre un hommage. Ces sites ne demandent pas qu’on détourne le regard. Ils demandent qu’on regarde vraiment.
Se souvenir pour l’avenir
Le musée de Tuol Sleng affiche une intention qui pourrait sembler paradoxale dans un lieu aussi sombre : faire de chaque visiteur un « messager de la paix ». C’est pourtant tout le sens de ces sites. Ils ne conservent pas l’horreur pour elle-même, mais parce qu’oublier serait la condamner à pouvoir recommencer — ailleurs, autrement.
Le Cambodge a fait un choix rare : plutôt que de raser ces lieux maudits, il les a préservés, documentés, ouverts au monde, et transformés en écoles de mémoire. Marcher dans les couloirs de S-21, se tenir devant le stûpa de Choeung Ek, c’est mesurer jusqu’où peut aller une idéologie qui décrète que certains êtres humains sont de trop. Et c’est repartir, si l’on a bien regardé, avec la conviction têtue que ce « plus jamais » n’est jamais acquis, et qu’il n’appartient qu’à nous.
Ici, la mémoire n'est pas un fardeau que l'on porte : c'est une promesse que l'on tient. Celle de ne pas laisser le silence achever ce que la terreur avait commencé.
Aller plus loin
- Le camp d’Auschwitz-Birkenau, en Pologne, autre grand lieu de mémoire d’un génocide industrialisé, préservé pour que nul ne puisse dire qu’il ne savait pas.
- Le mémorial du génocide arménien de Tsitsernakaberd, pour prolonger la réflexion sur la façon dont les peuples inscrivent leurs plaies dans la pierre.
- Le mémorial de la paix d’Hiroshima, où une tragédie a elle aussi été transformée en message universel adressé à l’avenir.
- Pour aborder ce type de lieu avec la juste distance, consultez notre guide du visiteur respectueux, ou explorez la catégorie Lieux de mémoire.