Sous les champs de la Somme, à Naours, 38 galeries et 300 chambres forment une cité souterraine médiévale qui a servi de refuge aux populations locales pendant des siècles. Pendant la Première Guerre mondiale, des soldats alliés y ont séjourné avant de monter au front — et y ont gravé plus de 3 000 graffitis dans la craie : noms, régiments, portraits, messages à leurs proches. Un témoignage exceptionnel et méconnu, retrouvé sous la boue de la Somme.

Coordonnées50°02'43"N · 2°16'33"E
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Les galeries creusées dans la craie des souterrains de Naours (Somme), avec les graffitis laissés par les soldats de la Première Guerre mondiale
Les souterrains de Naours (Somme) — 38 galeries de craie qui ont servi de refuge médiéval, puis de repos pour les Poilus avant le front. Plus de 3 000 graffitis y ont été découverts.

Sous les champs tranquilles de la Somme, à une dizaine de kilomètres d’Amiens, quelque chose dort depuis des siècles. Des galeries creusées dans la craie, des chambres taillées à la main, des escaliers qui descendent à trente mètres de profondeur dans la terre. Les habitants de Naours les appelaient les Muches — du dialecte picard mucher, « se cacher ». C’est exactement ce qu’on faisait là : se cacher, quand les guerres passaient, quand les armées pillaient, quand le danger venait d’en haut. Pendant des siècles, les villageois de la région s’y réfugiaient avec leurs bêtes et leurs biens les plus précieux. Puis les guerres ont changé de nature, et les Muches de Naours ont trouvé un nouveau rôle. Pendant la Première Guerre mondiale, alors que le front de la Somme n’était qu’à quelques kilomètres, des soldats alliés — Français, Britanniques, Australiens, Canadiens, Néo-Zélandais — y ont séjourné avant de monter aux tranchées. Et ils ont laissé quelque chose derrière eux : plus de 3 000 graffitis gravés dans la craie, noms, régiments, portraits, messages. Des témoignages d’hommes qui savaient peut-être qu’ils ne reviendraient pas, retrouvés un siècle plus tard dans l’obscurité des galeries.

Une cité médiévale sous terre

L’histoire des Muches de Naours commence au Moyen Âge — probablement aux alentours des XIe-XIIe siècles. La craie de la région se prête remarquablement au creusement : tendre à l’outil, mais stable une fois sèche. Les habitants de Naours et des villages environnants ont commencé à creuser des galeries horizontales depuis les flancs d’une butte, y aménageant progressivement un véritable réseau souterrain.

À son apogée, la cité souterraine de Naours comprend 38 galeries et plus de 300 chambres — des salles où vivre, dormir, stocker les vivres, installer les bêtes. Des puits de ventilation aménagés dans le sol des champs assurent la circulation de l’air. Des chapelles rupestres, taillées dans la craie, permettent d’y célébrer des offices religieux dans les périodes de refuge prolongé. L’ensemble pouvait accueillir plusieurs centaines de personnes.

Les Muches ont servi de refuge lors de nombreux conflits : la guerre de Cent Ans, les guerres de Religion, la guerre de Trente Ans, les invasions espagnoles. À chaque passage de soldats étrangers, les habitants disparaissaient sous terre avec leurs biens, laissant aux envahisseurs des villages vides. Puis, quand la menace passait, ils remontaient. Cette pratique, documentée sur plusieurs siècles, témoigne d’une ingéniosité collective remarquable — et d’une compréhension profonde de la géographie locale comme ressource de survie.

Août 1917 : la redécouverte

Les Muches ont été fermées et progressivement oubliées au fil du XVIIIe siècle, à mesure que les conditions de sécurité en Europe s’amélioraient. En 1887, l’abbé Danicourt, curé de Naours, redécouvre les galeries par hasard et commence leur exploration et leur documentation. Il y mène des visites touristiques jusqu’en 1914.

Puis la guerre éclate. Le front de la Somme s’installe à quelques kilomètres. Et les Muches retrouvent un usage : pas comme refuge de population civile cette fois, mais comme cantonnement pour les soldats alliés en repos avant de remonter en ligne. Des milliers de soldats — français, britanniques, australiens, canadiens, néo-zélandais, américains — y passent entre 1915 et 1918, dormant dans les galeries, attendant l’ordre de repartir vers les tranchées.

Et ils gravent. Dans la craie tendre des parois, avec leurs couteaux, leurs baïonnettes ou des outils de fortune, ils laissent leurs marques : leurs noms, leurs régiments, leurs numéros de matricule, leurs pays d’origine. Des portraits. Des dates. Des drapeaux. Des décorations. Des messages en français, en anglais, en flamand. En 2014 — pour le centenaire du début de la Grande Guerre — des chercheurs australiens de l’université La Trobe entreprennent le recensement systématique de ces inscriptions. Leur découverte est stupéfiante : plus de 3 000 graffitis identifiés, formant l’un des corpus de témoignages directs de soldats de 14-18 les plus importants jamais retrouvés.

Ce que disent les graffitis

Ces inscriptions sont d’une diversité bouleversante. Certains soldats ont simplement gravé leur nom et leur régiment — un réflexe quasi instinctif, celui de vouloir laisser une trace de son passage, de dire « j’étais là ». D’autres ont été plus élaborés : des portraits au couteau, d’une précision surprenante ; des armoiries de régiments ; des inscriptions en plusieurs langues ; des dates qui correspondent parfois aux jours précédant les grandes offensives — Verdun, la Somme, le Chemin des Dames.

Des noms australiens et néo-zélandais côtoient des noms du nord de la France et des Flandres. Des soldats de la British Expeditionary Force voisinent avec des Canadiens de l’Ontario ou des Écossais des Highlands. La cité souterraine de Naours est devenue un instantané de la coalition internationale qui s’est battue sur le sol français — et une archive involontaire, précieuse, de ces hommes ordinaires qui attendaient dans le noir avant d’aller au combat.

La visite aujourd’hui

Les Muches de Naours sont ouvertes au public depuis plus d’un siècle, avec une interruption pendant les deux guerres mondiales. La visite est guidée, dure environ une heure, et propose un parcours dans les galeries et les chambres principales, avec un éclairage qui permet d’apprécier l’architecture souterraine et de voir les graffitis dans leur contexte.

Depuis les découvertes de 2014, une partie de la visite est consacrée aux inscriptions de soldats, qui font l’objet d’un recensement en cours. Des informations sur les soldats identifiés grâce à leurs graffitis sont régulièrement ajoutées au parcours — certains ont pu être reliés à des archives militaires, permettant de retrouver leur parcours complet, de leur arrivée en France jusqu’à leur destin sur le front.

Préparer sa visite

Où se trouvent les souterrains

Les Muches de Naours se situent à Naours, dans la Somme (80), à environ 12 km au nord d’Amiens. Accessibles en voiture depuis l’A16 ou depuis Amiens.

Informations pratiques 2026

  • Horaires : ouvert toute l’année, avec des horaires variables selon la saison. Visites guidées toutes les heures ou tous les quarts d’heure selon la fréquentation.
  • Tarifs : environ 9 € adulte, tarifs réduits pour les enfants et les groupes.
  • Durée : 1h environ pour la visite guidée.
  • Températures : les galeries sont à 10-12°C en permanence — prévoir une couche supplémentaire même en été.

Consultez le site officiel des souterrains de Naours pour les horaires et tarifs à jour.

Conseils de visite

  • Combinez avec les sites du Chemin des Dames, à portée de route — le circuit mémoriel de la Somme et de la Picardie est particulièrement riche.
  • Notez les noms qui vous touchent. Des bases de données en ligne permettent parfois de retrouver des informations sur les soldats identifiés.
  • Visitez aussi la ville d’Amiens — la cathédrale et les hortillonnages offrent un contrepoint saisissant à ces galeries de guerre.
  • Évitez les grandes vacances si vous cherchez la tranquillité — les souterrains peuvent être très fréquentés en juillet-août.

Les noms dans la craie

Ce qui est le plus bouleversant dans les Muches de Naours, c’est peut-être la très simple matérialité des graffitis. Des lettres gravées dans de la craie, par des mains qui tenaient quelques jours plus tôt un fusil et qui tiendraient de nouveau un fusil quelques jours plus tard. Ces mains qui ont gravé savent ce qu’elles risquent — la Somme, la Marne, Passchendaele leur ont appris. Et pourtant elles gravent, elles signent, elles existent dans la pierre. Cent ans plus tard, on peut poser son doigt sur ces lettres, sur ce nom, sur cette date. Et sentir quelque chose passer — pas du spectaculaire, pas de l’émotion fabriquée, mais quelque chose de très simple et de très permanent : la preuve que cet homme a été là, qu’il a eu peur ou pas, qu’il a attendu dans le noir, et qu’il voulait qu’on sache son nom. Les Muches de Naours sont pleines de ces noms. Et chacun d’eux mérite qu’on s’arrête un instant.

Sous les champs de la Somme, 38 galeries de craie ont servi de refuge médiéval, puis de cantonnement pour les soldats alliés de 14-18. Dans l’obscurité des galeries, ils ont gravé leurs noms et leurs régiments — plus de 3 000 graffitis retrouvés en 2014. Un témoignage direct et poignant d’hommes qui attendaient de remonter au front.

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