Construit par l'Empire russe pour défendre Kaunas, le Neuvième Fort devint, sous l'occupation nazie, l'un des principaux lieux d'extermination de Lituanie : près de 50 000 personnes, en grande majorité juives, y furent assassinées. Aujourd'hui musée et mémorial, il est le cœur de la mémoire de l'Holocauste lituanien. Histoire et visite.

Coordonnées54°56'13"N · 23°50'02"E
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Le monument monumental du Neuvième Fort de Kaunas, haut de 32 mètres, dressé au-dessus des fosses communes
Le mémorial du Neuvième Fort de Kaunas, haut de 32 mètres, marque les fosses communes des victimes.

Sur une colline aux abords de Kaunas, trois immenses monolithes de béton s’élèvent vers le ciel, comme des flammes figées ou des bras tordus par la douleur. Ils atteignent 32 mètres de haut et se voient de loin. À leurs pieds s’étend un vaste champ d’herbe, paisible en apparence — jusqu’à ce que l’on comprenne ce qu’il recouvre : les fosses communes de dizaines de milliers de personnes.

C’est le Neuvième Fort (IX fortas), l’un des lieux les plus sombres de toute l’histoire lituanienne. Conçu à l’origine comme un ouvrage militaire, il fut transformé, sous l’occupation nazie, en un centre d’exécutions de masse où près de 50 000 êtres humains, en immense majorité des Juifs, furent assassinés. Aujourd’hui musée et mémorial national, il est le cœur battant de la mémoire de l’Holocauste en Lituanie.

Une forteresse tsariste

Le Neuvième Fort n’est pas né dans la violence. À la fin du XIXᵉ siècle, l’Empire russe entreprit de ceinturer Kaunas d’un vaste système de fortifications pour protéger sa frontière occidentale. Le neuvième de ces forts fut construit entre 1903 et 1913. Il connut la Première Guerre mondiale, puis, après l’indépendance de la Lituanie en 1918, servit de prison — notamment de lieu de transit pour des prisonniers avant leur déportation.

Rien, dans ces murs de béton et ces galeries, ne laissait présager le rôle effroyable qu’ils allaient jouer. Mais l’histoire de l’Europe du XXᵉ siècle allait s’abattre sur Kaunas avec une violence inouïe.

1941-1944 : la « forteresse de la mort »

En juin 1941, l’Allemagne nazie envahit la Lituanie, jusque-là occupée par les Soviétiques. Kaunas comptait une importante communauté juive, l’une des plus anciennes et des plus vivantes d’Europe de l’Est. En quelques mois, elle fut anéantie.

Le Neuvième Fort devint le principal lieu d’exécution. Les Juifs du ghetto de Kaunas y furent emmenés par milliers, alignés au bord de fosses et fusillés. L’un des épisodes les plus atroces, connu comme la « Grande Action » d’octobre 1941, vit l’assassinent de milliers de personnes en une seule journée. Mais l’horreur ne s’arrêta pas aux Juifs lituaniens : des convois de Juifs déportés depuis la France, l’Autriche et l’Allemagne furent également acheminés jusqu’ici pour y être exécutés, loin des regards. Au total, on estime à environ 45 000 à 50 000 le nombre de victimes du Neuvième Fort.

En 1944, alors que l’Armée rouge approchait, les nazis tentèrent d’effacer leurs crimes : ils contraignirent des prisonniers à exhumer et brûler les corps. Un groupe de ces prisonniers réussit une évasion spectaculaire, parvenant à témoigner de ce qu’ils avaient vu — un des rares filets de vérité échappés de cet enfer.

Un lieu de mémoire à plusieurs strates

Après la guerre, les Soviétiques utilisèrent de nouveau le fort comme prison, avant d’y créer, à la fin des années 1950, un musée. Sous l’ère soviétique, la mémoire du lieu fut d’abord présentée à travers le prisme des « victimes du fascisme », sans toujours nommer explicitement la dimension juive du massacre. Le grand monument de béton, œuvre du sculpteur Alfonsas Ambraziūnas, fut érigé en 1984.

Depuis l’indépendance de la Lituanie, le Neuvième Fort est devenu le principal lieu de commémoration de l’Holocauste dans le pays, et son musée aborde de front à la fois les crimes nazis et les répressions soviétiques. Cette superposition — forteresse tsariste, prison de l’entre-deux-guerres, lieu d’extermination nazi, prison soviétique, mémorial — fait du site un condensé saisissant de tout le XXᵉ siècle est-européen.

Préparer sa visite

Où se trouve le Neuvième Fort

Le musée se situe à la périphérie de Kaunas, deuxième ville de Lituanie, sur la Žemaičių plentrée (route de Samogitie), à environ 54.9370° N, 23.8340° E. Kaunas est facilement accessible depuis Vilnius (environ une heure de route ou de train) et dispose de son propre aéroport international. Le fort se rejoint en voiture, en taxi ou en transports en commun depuis le centre.

Informations pratiques

Le site mémoriel en plein air est en accès libre ; le musée, installé dans les bâtiments du fort, est payant (tarif modique). Prévoyez au moins deux heures pour parcourir les expositions, les cellules, les galeries et le champ des fosses communes. Les informations sont disponibles en plusieurs langues, dont l’anglais, et des visites guidées peuvent être réservées à l’avance. En raison des thèmes abordés (génocide, Holocauste), la visite est déconseillée aux très jeunes enfants.

Ne manquez pas l’installation sonore « Les Âmes », composée de centaines de petites cloches qui tintent au vent, en mémoire des disparus. Horaires et conditions sur le site officiel du musée du Neuvième Fort de Kaunas.

Où dormir

Kaunas, avec sa vieille ville, son château et son riche patrimoine de l’entre-deux-guerres, constitue une excellente base pour une à deux nuits, entre visite du Neuvième Fort et découverte de la ville.

Coordonnées

Le Neuvième Fort se situe à environ 54.9370° N, 23.8340° E, à la périphérie nord-ouest de Kaunas, en Lituanie.

Quand la pierre se souvient

Le Neuvième Fort dit quelque chose d’essentiel sur la nature du mal : il n’a pas eu besoin d’être construit pour tuer. C’était un ouvrage militaire banal, pensé pour la défense ; ce sont les hommes qui l’ont transformé en machine à exterminer. Cette bascule — d’un lieu neutre à un lieu de crime — est peut-être la leçon la plus glaçante que transmettent ses murs.

Mais le fort transmet aussi autre chose : une résistance obstinée à l’oubli. Les nazis avaient tenté de faire disparaître jusqu’aux corps de leurs victimes ; le mémorial, le musée, les cloches qui sonnent au vent leur répondent, décennie après décennie. Ils affirment que ces dizaines de milliers de vies ont existé, qu’elles avaient un nom, une communauté, un avenir volé. Venir ici, écouter, regarder le champ des fosses, c’est participer, modestement, à cette victoire de la mémoire sur l’effacement.

Ces murs n'avaient pas été bâtis pour tuer. C'est ce qui rend leur histoire si terrible : le pire n'a eu besoin que d'hommes décidés à le commettre.

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