Sur les rives du Yangtsé, la montagne Mingshan est dédiée depuis près de deux mille ans à la mort et à l'au-delà. Temples des enfers, jugement des âmes, dix-huit niveaux de supplices : la « ville des fantômes » de Fengdu met en scène tout l'imaginaire chinois du royaume des morts. Histoire et visite d'un lieu unique au monde.

Il existe, sur les rives du plus grand fleuve de Chine, une ville qui n’a pas été bâtie pour les vivants, mais pour les morts. Depuis près de deux mille ans, la montagne Mingshan, au-dessus du Yangtsé, est tout entière consacrée à l’au-delà : on y trouve des temples aux noms glaçants, des ponts où les âmes sont jugées, des statues de démons grimaçants, et une reconstitution des dix-huit niveaux de l’enfer chinois avec leurs supplices. C’est la « ville des fantômes » de Fengdu (Fengdu Guicheng), l’un des lieux les plus singuliers et les plus fascinants d’Asie.
Loin d’être un simple parc à frissons, Fengdu est un condensé, à ciel ouvert, de tout ce que les traditions chinoises — taoïsme, bouddhisme, confucianisme — ont imaginé sur le destin de l’âme après la mort. Ici, la mort n’est pas taboue : elle est mise en scène, expliquée, presque apprivoisée. Un voyage à Fengdu, c’est une plongée dans l’inconscient spirituel d’une civilisation millénaire.
Une légende de deux mille ans
L’origine de Fengdu remonte à la dynastie des Han, il y a environ deux mille ans. La légende, savoureuse, tient à un jeu de mots. Deux fonctionnaires impériaux, lassés de la vie de cour, se seraient retirés sur la montagne Mingshan pour y pratiquer le taoïsme, et y auraient atteint l’immortalité. Ils se nommaient Yin et Wang. Or, la combinaison de leurs deux noms de famille — Yin-Wang — sonne, en chinois, exactement comme Yinwang, « le Roi des Enfers ».
De ce hasard linguistique naquit une croyance tenace : Fengdu serait la porte terrestre vers le Diyu, le royaume souterrain des morts de la mythologie chinoise. Au fil des siècles, sous les dynasties suivantes, la montagne se couvrit de temples et de sanctuaires mettant en scène ce voyage dans l’au-delà. Fengdu devint, dans tout l’imaginaire chinois, LA ville des fantômes — le lieu où, croyait-on, toutes les âmes défuntes doivent se présenter pour être jugées.
Le parcours des âmes
Ce qui rend Fengdu unique, c’est que le site est conçu comme un véritable parcours initiatique, reproduisant les étapes que l’âme d’un défunt est censée franchir. Le visiteur, en gravissant la montagne, refait symboliquement le chemin des morts.
Trois épreuves jalonnent l’ascension, et la tradition veut qu’on les accomplisse d’une certaine manière pour s’assurer un passage favorable. Le Pont du Désespoir (ou pont de l’impossible) doit être franchi selon des règles précises. Le Palais de l’Empereur des Enfers juge la vertu des passants. Enfin, une dernière épreuve consiste à tenir en équilibre un certain temps sur une pierre. Partout, des statues colossales et grimaçantes — le dieu de l’au-delà Yinwang, les juges, les gardiens démoniaques à la langue pendante — veillent sur ce théâtre de pierre.
Le clou du parcours est la représentation des dix-huit niveaux de l’enfer. Dans une mise en scène volontairement effrayante et édifiante, des sculptures détaillent les supplices réservés aux pécheurs : la montagne de couteaux, la mer de feu, le chaudron d’huile bouillante, l’arrachage de la langue ou du cœur. Le but n’est pas gratuit : comme dans l’Enfer de Dante — on a d’ailleurs surnommé Fengdu la « Divine Comédie chinoise » —, ces images terribles servent d’avertissement aux vivants, les exhortant à la vertu.
Un site rescapé des eaux
Le Fengdu d’aujourd’hui porte aussi la marque d’un bouleversement récent. La construction du gigantesque barrage des Trois-Gorges sur le Yangtsé, achevé dans les années 2000, a entraîné la montée des eaux et l’engloutissement de l’ancienne ville de Fengdu, au pied de la montagne — comme des centaines de villages et de sites le long du fleuve. Les habitants ont été relogés sur la rive opposée, plus en hauteur.
Mais le complexe de temples de la montagne Mingshan, perché en hauteur, a été préservé. Séparé désormais de la ville moderne par les eaux élargies du fleuve, le sanctuaire des morts se dresse plus que jamais comme une presqu’île sacrée, accessible aux visiteurs — un îlot de l’au-delà que les eaux ont épargné.
Préparer sa visite
Où se trouve Fengdu
La ville des fantômes se situe sur la rive nord du Yangtsé, sur la montagne Mingshan, à environ 170 km en aval de la métropole de Chongqing, à environ 29.8639° N, 107.7119° E. C’est l’une des escales les plus emblématiques des croisières sur le Yangtsé, qui relient Chongqing à Yichang à travers les célèbres Trois-Gorges.
Sur place
La plupart des visiteurs découvrent Fengdu dans le cadre d’une croisière fluviale, qui fait halte le temps de l’excursion. On accède au sanctuaire en gravissant la montagne à pied ou par un téléphérique. Comptez deux à trois heures pour parcourir l’ensemble des temples et le parcours des âmes. Des spectacles folkloriques (changements de masques de l’opéra du Sichuan, « petits démons ») animent parfois la visite.
Il est aussi possible de venir par la route depuis Chongqing. Renseignez-vous sur les horaires et conditions via l’office de tourisme de Chine, China Discovery ou les opérateurs de croisières.
Où dormir
Chongqing, l’une des plus grandes métropoles du monde, est le point de départ des croisières et offre tous les hébergements imaginables. Pour le reste, la nuit se passe le plus souvent à bord du bateau de croisière.
Coordonnées
La ville des fantômes de Fengdu se situe à environ 29.8639° N, 107.7119° E, sur la montagne Mingshan, en aval de Chongqing.
Apprivoiser la mort
Ce qui frappe le plus, à Fengdu, c’est le rapport à la mort qu’il révèle. Là où nos cultures occidentales tendent à cacher, à euphémiser, à repousser la mort hors de la vue, la tradition chinoise a fait tout l’inverse : elle lui a construit une ville, l’a mise en scène avec un mélange stupéfiant de terreur, de morale et, parfois, d’humour. Les démons grimaçants de Mingshan ne sont pas là pour désespérer, mais pour enseigner et, d’une certaine manière, pour rassurer : la mort a des règles, un ordre, une justice.
C’est peut-être là le vrai enseignement de ce lieu extraordinaire. Fengdu ne parle pas seulement des morts ; il parle aux vivants, de la façon dont on peut regarder sa propre fin en face plutôt que de la fuir. En parcourant ce théâtre de l’au-delà, sous le regard des juges de pierre, on comprend qu’apprivoiser l’idée de la mort n’est pas morbide — c’est, au contraire, une très ancienne sagesse. Et l’on redescend la montagne un peu changé, avec l’étrange sentiment d’avoir visité non pas le royaume des morts, mais un miroir tendu aux vivants.
Là où nous cachons la mort, Fengdu lui a bâti une ville. Ses démons de pierre ne parlent pas aux défunts : ils rappellent aux vivants qu'apprivoiser sa fin est une très ancienne sagesse.
Aller plus loin
- Les ghats de Varanasi, en Inde, autre grand lieu où une civilisation vit au quotidien avec la mort et l’au-delà.
- Les catacombes des Capucins de Palerme, pour prolonger la découverte des rapports singuliers des cultures à leurs morts.
- L’ossuaire de Sedlec et les catacombes de Paris, autres mises en scène spectaculaires de la mort.
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