En janvier 1910, la Seine sort de son lit et envahit Paris pendant plus d'un mois. Rues transformées en canaux, métro noyé, quartiers entiers sous l'eau, 200 000 sinistrés : c'est la « crue du siècle ». Le zouave du pont de l'Alma, de l'eau jusqu'aux épaules, en devint le symbole. Aujourd'hui, des dizaines de repères gravés dans les murs de Paris rappellent cette catastrophe. Voici son histoire et où retrouver ses traces.

Coordonnées48°51'49"N · 2°18'05"E
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Une rue de Paris inondée lors de la grande crue de la Seine de janvier 1910, avec des passerelles de bois au-dessus de l'eau
La grande crue de la Seine de janvier 1910, qui paralysa Paris pendant plus d'un mois : la « crue du siècle ».

En janvier 1910, les Parisiens virent leur ville se métamorphoser en une étrange Venise. La Seine, gonflée par des semaines de pluies, sortit de son lit et envahit lentement, inexorablement, le cœur de la capitale. Les rues devinrent des canaux que l’on parcourait en barque. Les gares furent noyées, le métro flambant neuf disparut sous les eaux, l’électricité et le gaz s’éteignirent, les caves se remplirent, et des quartiers entiers se retrouvèrent les pieds dans l’eau pendant des semaines. On construisit des passerelles de bois pour circuler, on se déplaça en canots. Deux cent mille Parisiens furent sinistrés. Cette catastrophe, la plus grande inondation qu’ait connue Paris en des siècles, reste gravée dans la mémoire de la ville — au sens propre, puisque des dizaines de plaques et de repères, encore visibles aujourd’hui sur les murs, marquent le niveau atteint par les eaux. Et un personnage de pierre en est devenu le symbole immortel : le zouave du pont de l’Alma, de l’eau jusqu’aux épaules. Voici l’histoire de la crue du siècle.

Un hiver de pluie sans fin

La catastrophe de 1910 ne fut pas soudaine comme une rupture de barrage ou un séisme : elle fut lente, implacable, presque annoncée. L’automne et le début de l’hiver 1909-1910 furent exceptionnellement pluvieux sur tout le bassin de la Seine. Le sol, gorgé d’eau, ne pouvait plus rien absorber. Les affluents de la Seine — l’Yonne, la Marne, le Loing — gonflèrent tous en même temps, déversant des quantités d’eau colossales vers Paris.

À partir du 18 janvier 1910, le niveau de la Seine se mit à monter dangereusement. Jour après jour, l’eau gagna du terrain. Le fleuve, incapable de s’écouler assez vite, remonta aussi par les égouts, les tunnels du métro en construction, les nappes souterraines. L’eau surgissait ainsi non seulement par les berges, mais aussi du sol lui-même, jaillissant dans des quartiers pourtant éloignés du fleuve. Le 28 janvier 1910, la Seine atteignit son maximum : 8,62 mètres au pont d’Austerlitz, soit plus de six mètres au-dessus de son niveau normal. Paris était sous les eaux.

Une capitale paralysée

L’ampleur de la paralysie fut totale. La ville moderne, fière de ses infrastructures récentes, découvrit sa vulnérabilité. Le métropolitain, inauguré à peine dix ans plus tôt, fut envahi et mis hors service. Les gares d’Orsay, Saint-Lazare, de Lyon furent inondées. Les réseaux d’électricité, de gaz, d’eau potable, de téléphone tombèrent en panne les uns après les autres. Le chauffage s’arrêta en plein hiver. Les usines fermèrent. Le ramassage des ordures cessa. Les cimetières inondés ne pouvaient plus accueillir les morts.

Des quartiers entiers furent transformés en lagune : Javel, Grenelle, le quartier de la gare, Bercy, une partie du 7e arrondissement. Pour permettre aux habitants de circuler, la ville et l’armée installèrent des kilomètres de passerelles de bois sur tréteaux, au-dessus de l’eau — des images restées célèbres, montrant les Parisiens en chapeau et manteau avançant en file sur ces ponts de fortune. Là où l’eau était trop profonde, on se déplaçait en barques et en canots, y compris des marins de la Marine nationale venus en renfort. Environ 200 000 personnes furent sinistrées, des dizaines de milliers évacuées. Fait remarquable pour une catastrophe de cette ampleur : le nombre de morts directs resta relativement limité (quelques victimes), car la montée lente des eaux permit d’évacuer à temps. Mais les dégâts matériels furent immenses, chiffrés à l’équivalent de plus d’un milliard d’euros actuels.

Le zouave, sentinelle des crues

De cette catastrophe est né un symbole que tous les Parisiens connaissent : le zouave du pont de l’Alma. Cette statue de pierre, représentant un soldat des troupes coloniales, orne l’une des piles du pont depuis 1856. Placée juste au-dessus du niveau normal du fleuve, elle sert depuis lors de repère informel pour mesurer les crues de la Seine.

En janvier 1910, le zouave eut de l’eau jusqu’aux épaules — une image saisissante qui frappa durablement les esprits et fit le tour du monde sur les cartes postales de l’époque. Depuis, le zouave est resté la « sentinelle des crues » de Paris : quand l’eau atteint ses pieds, la navigation fluviale est interrompue ; quand elle monte à ses cuisses, les berges sont inondées. Les Parisiens surveillent toujours le zouave lors des crues (comme en 2016 et 2018, où l’eau atteignit sa taille). Bien que le pont ait été reconstruit dans les années 1970 et que la statue ait été légèrement rehaussée, le zouave reste le repère populaire et affectif des crues de la Seine — le gardien de pierre qui rappelle à Paris que le fleuve, un jour, pourrait revenir.

La mémoire gravée dans les murs

La crue de 1910 a laissé une trace matérielle unique dans Paris : des dizaines de repères de crue gravés ou apposés sur les murs de la ville, indiquant le niveau exact atteint par les eaux à cet endroit précis. On les trouve un peu partout dans les quartiers touchés, souvent sous la forme de petites plaques de marbre ou de métal portant la mention « Crue janvier 1910 » et un trait marquant la hauteur de l’eau.

Ces repères, parfois situés à hauteur d’homme ou plus haut encore, sont saisissants : ils matérialisent, en plein Paris sec et affairé d’aujourd’hui, le souvenir du jour où l’eau montait là, à cette hauteur, dans cette rue. Se promener dans Paris à la recherche de ces marques, c’est faire un voyage dans le temps et prendre conscience de la vulnérabilité de la ville. Les spécialistes et les autorités le rappellent régulièrement : une crue équivalente à celle de 1910 se reproduira un jour (les crues majeures de la Seine reviennent selon un cycle pluriséculaire), et Paris, avec ses infrastructures souterraines bien plus denses qu’en 1910 (métro, RER, parkings, réseaux), serait encore plus vulnérable. La mémoire de 1910 n’est donc pas qu’un souvenir : c’est un avertissement.

Préparer sa visite : sur les traces de la crue dans Paris

La crue de 1910 ne se visite pas comme un monument unique, mais se découvre au fil d’une promenade dans Paris, à la recherche de ses traces.

Le zouave du pont de l’Alma

Le pont de l’Alma, entre le 7e et le 8e arrondissement, est le point de départ idéal. On y observe le célèbre zouave sur la pile du pont — le repère mythique des crues. Métro Alma-Marceau (ligne 9) ou RER C (Pont de l’Alma).

Les repères de crue

Partout dans Paris, notamment dans les quartiers touchés (7e, 12e, 13e, 15e arrondissements, quartier de Bercy, Javel, Grenelle), on peut chercher les plaques et repères de crue de 1910 sur les murs. Quelques exemples célèbres : rue de Bellechasse, rue de Seine, quai de la Tournelle. Des cartes recensant ces repères existent en ligne et permettent d’organiser une véritable chasse au trésor mémorielle.

Musées et ressources

Le musée Carnavalet (histoire de Paris, dans le Marais, entrée gratuite pour les collections permanentes) présente des documents et photographies sur la crue. Les archives et de nombreux fonds photographiques permettent aussi de mesurer l’ampleur du désastre.

Renseignez-vous auprès de l’office de tourisme de Paris.

Conseils de visite

  • Une promenade thématique : munissez-vous d’une carte des repères de crue et partez à leur recherche le long de la Seine et dans les quartiers bas. C’est une façon originale et gratuite de découvrir Paris.
  • Combinez avec les bords de Seine : la promenade est agréable le long des quais, classés au patrimoine mondial de l’UNESCO.
  • Comparez : lors des crues récentes (2016, 2018), les images du zouave dans l’eau rappellent la permanence du risque.

Aux alentours

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Le fleuve qui n’oublie pas

La crue de 1910 nous rappelle une vérité que les grandes villes modernes préfèrent souvent oublier : la nature reprend toujours ses droits, et nos cités les plus puissantes ne sont que des installations tolérées, provisoirement, sur un territoire qui ne nous appartient pas vraiment. Paris s’est construite sur la Seine, autour d’elle, grâce à elle — mais le fleuve, lui, garde la mémoire de son ancien lit majeur, de ces plaines qu’il inondait naturellement avant que les hommes n’y bâtissent des quartiers. En janvier 1910, la Seine n’a fait que reprendre, le temps de quelques semaines, l’espace qui fut le sien. Les repères gravés dans les murs de Paris sont là pour nous le rappeler, discrètement, à hauteur de regard : l’eau est déjà montée jusqu’ici, et elle remontera. Il y a dans cette certitude quelque chose d’humble et de vertigineux. La ville-lumière, capitale de la modernité et du progrès, reste à la merci de son fleuve. Se souvenir de 1910, chercher ces plaques sur les murs, regarder le zouave du pont de l’Alma, c’est cultiver cette humilité nécessaire — et se préparer, aussi, au jour où la Seine, patiemment, viendra de nouveau réclamer son dû.

En janvier 1910, la Seine reprit Paris. Rues en canaux, métro noyé, 200 000 sinistrés, et un zouave de pierre avec de l’eau jusqu’aux épaules. Un siècle plus tard, des dizaines de repères gravés dans les murs rappellent la crue du siècle — et avertissent : le fleuve reviendra.

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