Dans le nord de la Roumanie, le Cimetière joyeux de Săpânța aligne plus de huit cents croix en bois peintes d'un bleu vif, ornées de scènes naïves et d'épitaphes drôles ou tendres. Histoire de ce lieu unique au monde, né en 1935, et guide pour découvrir cet étonnant pied de nez à la mort.

On arrive à Săpânța sans trop savoir à quoi s’attendre, et l’on est cueilli dès la grille. Là où l’on redoutait la grisaille et le silence d’un cimetière, une déflagration de couleurs : des centaines de croix en bois peintes d’un bleu profond et lumineux, rehaussées de rouge, de jaune, de vert, illustrées de petites scènes comme sorties d’un livre d’images. Sur l’une, un homme fend du bois ; sur l’autre, une femme tisse ; sur une troisième, un buveur lève son verre une dernière fois. Et sous chaque scène, quelques vers, à la première personne, où le mort raconte sa propre vie — ses joies, ses travers, parfois la façon cocasse ou tragique dont il a quitté ce monde.
Nous sommes au Cimetière joyeux (Cimitirul Vesel), dans un village reculé du nord de la Roumanie, à quelques kilomètres de la frontière ukrainienne. Un lieu unique au monde, où la mort, au lieu de se draper de noir, se raconte en couleurs et avec le sourire.
L’histoire d’un homme et d’un burin
Tout commence en 1935. Dans ce village du Maramureș, région forestière des Carpates où le travail du bois est une seconde nature, un artisan nommé Stan Ioan Pătraș (1908-1977) sculpte une première croix de chêne, la peint de couleurs vives et y grave une épitaphe. Puis une autre. Puis des dizaines. Pendant plus de quarante ans, il va consacrer sa vie aux morts du village, taillant pour chacun un hommage sur mesure : une scène représentant son métier ou un trait de son caractère, et un quatrain écrit comme si le défunt s’adressait lui-même aux vivants.
Peu à peu, le cimetière tout entier se couvre de ces croix. Le bleu profond que Pătraş utilise en fond devient si caractéristique qu’on lui a donné un nom : le « bleu de Săpânța ». La palette — rouge, jaune, vert, blanc sur ce bleu — s’inspire directement des costumes traditionnels du Maramureș.
Avant de mourir, en 1977, Pătraş avait sculpté sa propre croix. Depuis, la tradition ne s’est pas éteinte : son apprenti, Dumitru Pop Tincu, a repris le burin et les pinceaux, et continue, dans la maison même où tout a commencé, de tailler de nouvelles croix pour les habitants qui s’en vont. On compte aujourd’hui plus de huit cents de ces stèles, disposées autour de l’église orthodoxe du village.
Rire de la mort : une très vieille idée
Pourquoi un cimetière « joyeux » ? Le nom paraît provocateur ; il dit pourtant quelque chose de profond. Les ethnologues rattachent l’esprit de Săpânța à des traditions très anciennes, héritées peut-être des Daces, les premiers habitants de la région, pour qui la mort n’était pas une fin angoissante mais un passage — presque une fête. Plutôt que de pleurer le défunt, on célèbre la vie qu’il a menée.
Et cette célébration ne s’embarrasse pas d’hypocrisie. Les épitaphes de Săpânța sont d’une franchise réjouissante : on y évoque sans détour le penchant d’un tel pour l’alcool, le mauvais caractère d’une belle-mère, les amours contrariées, les petites lâchetés. L’une des croix les plus célèbres du cimetière est celle où un gendre règle, avec une tendresse féroce et beaucoup d’humour, ses comptes avec sa belle-mère enterrée là. Ailleurs, le ton se fait poignant : la stèle d’une fillette fauchée par une voiture, dont la scène peinte reproduit jusqu’à la plaque du véhicule. Rire et larmes s’y côtoient sans fausse pudeur — comme dans la vie.
Préparer sa visite
Où se trouve Săpânța
Le village de Săpânța se situe tout au nord de la Roumanie, dans le Maramureș, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de la ville de Sighetu Marmației, tout près de la frontière ukrainienne. C’est une région rurale, préservée, encore rythmée par l’agriculture traditionnelle : le trajet lui-même, à travers collines et villages aux portails de bois sculpté, fait partie du voyage. La voiture est de loin le moyen le plus commode pour rejoindre ce coin isolé des Carpates.
Informations pratiques
Le cimetière se visite tous les jours ; l’entrée est payante mais très modique (quelques lei, l’équivalent d’un ou deux euros). C’est l’un des sites les plus fréquentés de la région — plusieurs centaines de milliers de visiteurs par an — aussi vaut-il mieux arriver tôt en été pour profiter des lieux avant les groupes. Comptez une bonne heure pour flâner d’une croix à l’autre. Détails pratiques et informations touristiques sur le portail officiel du tourisme roumain.
Petite frustration prévisible : les épitaphes sont en roumain. Les scènes peintes se passent souvent de traduction, mais un guide, un habitant ou un livret bilingue décuplent le plaisir en révélant l’humour des textes.
Que voir autour
À deux cents mètres du cimetière, la maison-atelier de Stan Ioan Pătraş, devenue musée, permet de voir naître les croix sous le burin de son successeur. Le Maramureș tout entier est un joyau : ses églises en bois, dont plusieurs sont classées au patrimoine mondial de l’UNESCO, ses portails sculptés, son petit train forestier (la mocănița) et ses villages hors du temps composent l’une des dernières campagnes traditionnelles d’Europe.
Coordonnées
Le Cimetière joyeux se situe à environ 47.9695° N, 23.6969° E, autour de l’église du village de Săpânța, dans le Maramureș.
Une leçon de vie déguisée en cimetière
On repart de Săpânța avec un sourire un peu songeur. Ce lieu, qui pourrait n’être qu’une curiosité folklorique, est en réalité une philosophie tenue en bois et en peinture. Il nous dit que la mort n’est pas forcément un tabou à fuir, mais une part de la vie que l’on peut regarder en face — avec gravité, mais aussi avec humour et tendresse.
Là où tant de cimetières figent les défunts dans une éternité solennelle et anonyme, Săpânța fait exactement l’inverse : il leur rend leur visage, leur métier, leurs défauts, leur histoire. Chaque croix affirme qu’une vie, même modeste, même paysanne, dans un village oublié des Carpates, méritait d’être racontée. Et c’est peut-être cela, le vrai message de ce cimetière si mal nommé : non pas que la mort soit joyeuse, mais que chaque vie valait la peine d’être célébrée.
À Săpânța, on n'a pas apprivoisé la mort en la niant, mais en lui rendant ce qu'elle efface partout ailleurs : le nom, le visage et l'histoire de ceux qu'elle emporte.
Aller plus loin
- Le Père-Lachaise, à Paris, autre cimetière devenu lieu de promenade et de mémoire, où l’art funéraire raconte toute une société.
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