À Londres, le cimetière de Highgate est un chef-d'œuvre de l'art funéraire victorien : allées gothiques, avenue égyptienne, cercle du Liban, mausolées envahis par la végétation. Nécropole de Karl Marx et de George Michael, il fut aussi le théâtre d'une célèbre chasse au vampire dans les années 1970. Histoire et visite d'un lieu unique.

Sur les hauteurs du nord de Londres, sur le flanc de la colline de Highgate, s’étend l’un des plus beaux et des plus troublants cimetières du monde. On y pénètre comme dans un rêve gothique : des allées bordées de tombes victoriennes couvertes de mousse, des anges de pierre au regard baissé, des croix celtiques, des urnes funéraires, une avenue bordée de tombeaux à l’égyptienne, le tout envahi par une végétation luxuriante et sauvage qui semble vouloir reprendre ses droits. C’est le cimetière de Highgate — mi-nécropole, mi-jardin enchanté, l’un des joyaux du romantisme funéraire.
Mais Highgate n’est pas qu’un chef-d’œuvre esthétique. C’est aussi un lieu chargé de mémoire — celle de Karl Marx et de dizaines de personnages célèbres qui y reposent — et un lieu de légende, qui connut dans les années 1970 l’une des plus étranges « chasses au vampire » de l’histoire moderne. Beauté, célébrités et surnaturel : Highgate a tout d’un décor de roman.
L’invention du cimetière moderne
L’histoire de Highgate commence avec un problème très concret. Au début du XIXᵉ siècle, Londres, ville en pleine explosion démographique, ne sait plus où enterrer ses morts : les cimetières paroissiaux du centre débordent, avec des conséquences sanitaires dramatiques. La solution fut de créer, à la périphérie, sept grands cimetières privés et modernes — les fameux « Magnificent Seven ». Highgate, ouvert en 1839, fut l’un d’eux, et rapidement le plus prestigieux.
À l’époque victorienne, se faire enterrer à Highgate devint un marqueur de statut social. Les familles fortunées y rivalisaient de faste, commandant des mausolées somptueux et des monuments spectaculaires. L’avenue égyptienne, avec ses portails inspirés de l’Antiquité, et le cercle du Liban, ensemble de caveaux disposés autour d’un cèdre centenaire, devinrent de véritables attractions — on visitait déjà Highgate comme un lieu de promenade. Le cimetière incarne à merveille le rapport si particulier de l’époque victorienne à la mort : théâtral, romantique, presque amoureux.
Un panthéon sous les frondaisons
Environ 170 000 personnes reposent à Highgate, dans quelque 53 000 tombes. Parmi elles, des centaines de personnalités qui font du lieu un véritable panthéon. La plus visitée est sans conteste celle de Karl Marx, dont le monument surmonté d’un buste massif attire des visiteurs du monde entier (et dont l’accès, ironie de l’Histoire, est aujourd’hui payant).
Mais Highgate abrite bien d’autres gloires : la romancière George Eliot, le physicien Michael Faraday, l’écrivain de science-fiction Douglas Adams, l’acteur Ian Holm, et plus récemment le chanteur George Michael. On y croise aussi des personnages plus sombres, comme le « génie du crime » Adam Worth, qui aurait inspiré le professeur Moriarty. Se promener à Highgate, c’est cheminer parmi les fantômes illustres de deux siècles d’histoire britannique.
La légende du vampire de Highgate
Impossible d’évoquer Highgate sans sa légende la plus célèbre : celle du vampire. Dans les années 1960-1970, alors que le cimetière, laissé à l’abandon, tombait en ruine et se couvrait d’une végétation spectrale, des rumeurs enflèrent. On parlait d’une silhouette sombre et grande aperçue entre les tombes, de phénomènes étranges, d’une « entité » remontant, selon certains récits, à un noble d’Europe de l’Est dont le cercueil aurait été amené là au XVIIIᵉ siècle.
L’affaire prit une ampleur médiatique considérable en 1970, portée par deux « chasseurs de vampires » rivaux, David Farrant et Seán Manchester, dont la querelle publique enflamma les journaux. Une véritable « chasse au vampire » s’ensuivit : des dizaines de curieux envahirent le cimetière une nuit de mars 1970, provoquant profanations de tombes et dégradations. Cet épisode, mélange de folklore, de sensationnalisme journalistique et d’hystérie collective, reste un cas d’école fascinant de naissance d’une légende urbaine moderne.
Il faut le dire clairement : rien, évidemment, n’atteste la moindre présence surnaturelle à Highgate. L’atmosphère du lieu — tombes gothiques, brume, végétation dévorante, à une époque où le cimetière était laissé à l’abandon — suffit largement à expliquer comment l’imagination collective, nourrie du mythe de Dracula alors très présent, a pu enfanter un vampire. Le lieu était d’ailleurs si évocateur qu’il aurait inspiré Bram Stoker lui-même pour certaines scènes de Dracula.
Préparer sa visite
Où se trouve le cimetière
Le cimetière de Highgate se situe dans le quartier de Highgate, au nord de Londres, à environ 51.5670° N, -0.1470° O, non loin de Hampstead Heath. Il est accessible en métro (station Archway) puis à pied.
Sur place
Le cimetière est divisé en deux parties. La partie Est, plus récente (où se trouve la tombe de Karl Marx), se visite librement, moyennant un droit d’entrée. La partie Ouest, la plus ancienne et la plus spectaculaire (avenue égyptienne, cercle du Liban, mausolées victoriens), est plus fragile et ne se visite qu’en visite guidée — vivement recommandée, car le guide fait revivre l’histoire du lieu et de ses occupants.
Highgate est aujourd’hui un cimetière toujours en activité, mais aussi une réserve naturelle où prospèrent renards, oiseaux et petits animaux. C’est un lieu de mémoire et de recueillement : on le visite avec respect. Réservation conseillée pour les visites guidées, sur le site officiel du cimetière de Highgate.
Où dormir
Londres offre un choix d’hébergements infini. Le nord de la ville (autour de Camden, Islington ou Hampstead) constitue une base agréable et bien reliée pour visiter Highgate et le reste de la capitale.
Coordonnées
Le cimetière de Highgate se situe à environ 51.5670° N, -0.1470° O, dans le nord de Londres.
La beauté apprivoise la mort
Highgate fascine parce qu’il réconcilie deux choses que nous avons l’habitude d’opposer : la mort et la beauté. Ce cimetière n’a rien de sinistre ; il est somptueux, romantique, presque apaisant. Les Victoriens, qui vivaient avec la mort bien plus intimement que nous, avaient compris qu’un lieu de sépulture pouvait être un jardin, une œuvre d’art, un espace de contemplation autant que de deuil. Highgate est l’aboutissement de cette vision.
Quant au vampire, il n’était qu’un reflet — celui de nos peurs projetées sur un décor trop parfait pour ne pas inspirer les légendes. Mais au fond, la vraie magie de Highgate n’a pas besoin de surnaturel. Elle est dans ces anges de pierre que la mousse recouvre lentement, dans ces noms illustres murmurés sous les arbres, dans cette végétation qui embrasse les tombes comme pour rappeler que la vie, toujours, reprend ses droits. On y vient chercher le frisson gothique ; on en repart avec une étrange sérénité.
Les Victoriens avaient compris qu'un cimetière pouvait être un jardin, et la mort, une œuvre d'art. À Highgate, nul besoin de vampire : la vraie magie est dans ces anges que la mousse dévore lentement.
Aller plus loin
- Le Père-Lachaise, à Paris, l’équivalent français, autre grand cimetière-jardin devenu panthéon et lieu de promenade.
- Le cimetière joyeux de Săpânța, en Roumanie, pour un tout autre rapport, coloré et joyeux, à la mort.
- Les catacombes des Capucins de Palerme, autre lieu où une culture a choisi d’exposer ses morts.
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