De 1764 à 1767, une créature mystérieuse terrorisa le Gévaudan, faisant jusqu'à 124 victimes, surtout des femmes et des enfants. Loup géant, hybride, animal dressé ou tueur en série ? Plus de 250 ans après, l'énigme reste entière. Voici l'histoire de la Bête du Gévaudan et le parcours qui permet de marcher, en Lozère, sur les lieux de la terreur.

De 1764 à 1767, pendant trois années, une terreur sans nom s’abattit sur une région reculée du sud de la France. Dans les forêts et sur les plateaux du Gévaudan — l’actuelle Lozère — une créature attaquait les hommes, et surtout les femmes et les enfants, les égorgeait, les dévorait. On l’appela simplement « la Bête ». Malgré les battues, malgré les dragons du roi, malgré les meilleurs chasseurs du royaume, elle échappa pendant trois ans à tous ses poursuivants, semant sur son passage jusqu’à 124 victimes. Plus de deux siècles et demi plus tard, nul ne sait avec certitude ce qu’était vraiment la Bête du Gévaudan. Loup monstrueux, animal hybride, bête dressée par un homme, ou tueur en série dissimulé ? L’énigme demeure — et c’est ce qui fait de cette affaire, à la fois criminelle et fantastique, le tout premier « fait divers » de l’histoire de France.
Le début de la terreur
Tout commence à l’été 1764. Le 30 juin, aux confins du Vivarais et du Gévaudan, près de Langogne, une jeune bergère de quatorze ans, Jeanne Boulet, est retrouvée tuée, en partie dévorée, alors qu’elle gardait son troupeau. Le registre de sa paroisse la mentionne comme « tuée par la bête féroce ». C’est la première victime officiellement recensée. Ce ne sera, hélas, que la première d’une longue liste.
Très vite, les attaques se multiplient. Les témoins décrivent un animal terrifiant : plus gros qu’un loup, de la taille d’un veau ou d’un âne, au poil roussâtre, à la gueule immense. Une bête qui semble s’attaquer délibérément aux humains — comportement inhabituel pour un loup — et vise le plus souvent la gorge et le visage. Les victimes sont en majorité des femmes et des enfants, ceux qui gardaient les troupeaux, seuls, sur les plateaux isolés de la Margeride et de l’Aubrac. La peur se répand, puis mue en terreur.
Le roi s’en mêle
L’affaire prend une ampleur inédite. Car nous sommes à un moment charnière : la presse écrite se développe, et les gazettes de l’époque s’emparent de l’histoire. Un feuilletiste, François Morénas, comprend le potentiel de la « Bête » pour alimenter sa rubrique de faits divers — et n’hésite pas à exagérer, à enjoliver, à inventer. La Bête, sous sa plume, court plus vite qu’un cheval, a l’intelligence d’un stratège et « le regard du diable ». On a pu y voir la naissance des toutes premières « fake news ». La renommée de la Bête dépasse bientôt les frontières du royaume et atteint l’Angleterre et les États allemands.
Face à l’émoi public, le roi Louis XV en personne intervient. Il envoie d’abord le capitaine Duhamel et ses dragons, qui organisent de grandes battues mobilisant des milliers de paysans — sans résultat. Puis il dépêche son porte-arquebuse personnel, François Antoine, qui abat en septembre 1765 un grand loup de 63 kg à l’abbaye des Chazes. La cour, soulagée, se désintéresse de l’affaire. Mais sur le terrain, les attaques… reprennent dès décembre. La Bête n’était pas morte — ou une autre avait pris sa place.
Au cœur de ces trois années, quelques figures ont marqué la mémoire. Ainsi Marie-Jeanne Valet, une jeune femme de 19 ans qui, attaquée en août 1765 près de Paulhac-en-Margeride, planta sa lame de fortune dans le poitrail de la Bête et la mit en fuite. Son courage lui valut le surnom de « Pucelle du Gévaudan », en écho à Jeanne d’Arc — une héroïne populaire dont une statue rappelle encore l’exploit.
La fin de la Bête
Il faudra attendre le 19 juin 1767 pour que la terreur cesse enfin. Ce jour-là, lors d’une battue organisée par le jeune marquis d’Apcher sur le mont Mouchet, un chasseur du pays, Jean Chastel, de La Besseyre-Saint-Mary, abat un animal étrange. Selon la tradition, c’était bien « la Bête » : car après sa mort, plus aucune attaque mortelle ne fut recensée. La légende raconte que Chastel l’aurait tuée avec des balles bénies, voire en argent — ajoutant une touche de surnaturel à une histoire qui n’en manquait pas.
Le bilan de ces trois années de terreur est lourd : selon les sources, entre 88 et 124 personnes tuées, et près de 250 attaques recensées. Un carnage qui a marqué à jamais la mémoire de tout un territoire.
Alors, qu’était la Bête ?
Voici le cœur du mystère, celui qui passionne historiens et curieux depuis plus de 250 ans : qu’était réellement la Bête du Gévaudan ? Aucune théorie n’a jamais fait l’unanimité.
- Un ou plusieurs loups : l’hypothèse la plus rationnelle. Le Gévaudan comptait de nombreux loups, et une ou plusieurs bêtes anthropophages auraient pu sévir. Mais cela explique mal la durée, l’ampleur et le comportement inhabituel des attaques.
- Un animal hybride ou exotique : un croisement loup-chien, voire un animal exotique (hyène, lion échappé d’une ménagerie ?) selon certaines descriptions atypiques.
- Un animal dressé : l’hypothèse la plus troublante. Un homme aurait dressé un ou des animaux pour tuer, se dissimulant derrière la Bête. Certains ont même soupçonné la famille Chastel elle-même. Cette piste rejoint celle du…
- Tueur en série : et si un ou plusieurs criminels humains s’étaient dissimulés derrière la légende de la Bête pour commettre leurs meurtres ? Certaines blessures, certains détails ont nourri cette hypothèse glaçante.
La vérité restera probablement à jamais insaisissable. Et c’est précisément ce mélange de faits divers réels, de terreur, de fantasme et de surnaturel qui fait la puissance unique de cette affaire — au point d’inspirer d’innombrables livres et films, dont Le Pacte des loups (2001).
Préparer sa visite : sur les terres de la Bête
Bonne nouvelle pour qui veut marcher sur les traces de cette histoire : le Gévaudan a fait de la Bête un véritable patrimoine, et l’on peut parcourir les lieux mêmes du drame.
Où se rendre
L’affaire se déroula dans l’actuelle Lozère (élargie au secteur de Saugues, en Haute-Loire), sur les hauts plateaux de la Margeride et de l’Aubrac. Les villes-clés sont Mende (préfecture), Saint-Chély-d’Apcher (où le capitaine Duhamel établit son quartier général), Langogne (près des premières attaques) et Saugues. C’est une région de moyenne montagne, sauvage et magnifique, idéale pour la randonnée.
Les lieux de mémoire
Plusieurs sites permettent de découvrir l’histoire :
- Un parcours balisé relie les principaux lieux des faits marquants, entretenu par des associations passionnées.
- À Saugues, un espace dédié raconte l’affaire en détail.
- Le lieu-dit de la Sogne d’Auvers (près du mont Mouchet) rappelle l’endroit où Jean Chastel abattit la Bête.
- Le parc animalier des Loups du Gévaudan, à Sainte-Lucie (Saint-Léger-de-Peyre), permet d’observer des loups dans un cadre naturel et d’évoquer l’histoire de la Bête — une belle sortie, notamment en famille.
Retrouvez les informations et les circuits sur le site de l’office de tourisme Mende – Cœur de Lozère, qui documente précisément l’affaire et ses lieux.
Découvrir la Lozère
Au-delà de la Bête, la Lozère est l’un des départements les plus préservés et les moins peuplés de France : gorges du Tarn, mont Lozère, plateaux de l’Aubrac, villages de caractère, ciel étoilé parmi les plus purs d’Europe. Un territoire de nature et de grands espaces, idéal pour un séjour mêlant histoire et plein air.
Conseils de visite
- Une histoire, pas un spectacle : derrière la légende, il y a près de 124 victimes réelles, des femmes et des enfants. On aborde le sujet avec la curiosité de l’Histoire, sans en faire un divertissement macabre.
- Prévoyez la randonnée : les lieux se méritent à pied, sur des plateaux d’altitude ; bonnes chaussures, eau et vêtements adaptés à une météo changeante sont indispensables.
- En famille : le parc des Loups du Gévaudan et les espaces muséographiques rendent l’histoire accessible aux enfants, avec la juste mesure.
- Prenez le temps : la Lozère est une terre de lenteur et de grands espaces ; c’est en la parcourant qu’on comprend l’isolement qui rendit la Bête si terrifiante.
L’énigme qui ne mourra jamais
Ce qui fascine dans la Bête du Gévaudan, c’est qu’elle échappe à toute conclusion. Elle est à la fois un fait historique parfaitement documenté — des dates, des noms, des victimes, des registres paroissiaux — et un mystère insondable qui touche au mythe. En parcourant aujourd’hui les plateaux silencieux de la Margeride, on ressent encore quelque chose de cette terreur ancienne : ces grands espaces vides, ces forêts sombres, cet isolement où un enfant seul avec son troupeau pouvait disparaître à jamais. La Bête, quelle qu’elle fût, a révélé la vulnérabilité d’un monde rural livré à ses peurs, et le pouvoir des histoires que l’on se raconte pour les nommer. Peut-être ne saura-t-on jamais ce qui rôdait dans le Gévaudan. Mais c’est justement parce qu’elle garde son secret que la Bête continue, deux siècles et demi plus tard, de hanter notre imaginaire — première grande énigme criminelle d’un pays qui n’a jamais cessé, depuis, d’être fasciné par ses mystères.
Entre 88 et 124 victimes, trois ans de terreur, et une question sans réponse depuis 250 ans : qu’était la Bête ? Sur les plateaux de la Lozère, le silence des grands espaces garde encore le secret.
Aller plus loin
Cette énigme criminelle inaugure notre exploration du True Crime à travers l’Histoire. Découvrez aussi l’affaire Landru, le « Barbe-Bleue de Gambais », ou, dans un registre de légende, le château de Tiffauges et son sinistre seigneur Gilles de Rais.