Dans les steppes du Kazakhstan, l'URSS a fait exploser 456 bombes atomiques entre 1949 et 1989 sur le « Polygone » de Semipalatinsk. Un million et demi de personnes irradiées, une ville secrète, un lac né d'une bombe. Histoire du plus grand site d'essais nucléaires soviétique et de son terrible héritage.

Coordonnées50°45'01"N · 78°32'26"E
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Vestiges d'une tour de mesure sur le Polygone de Semipalatinsk, ancien site d'essais nucléaires soviétique au Kazakhstan
Les steppes du Polygone de Semipalatinsk, où l'URSS a mené 456 essais nucléaires entre 1949 et 1989.

Le 29 août 1949, à l’aube, une lumière plus vive que le soleil embrase les steppes de l’est du Kazakhstan. L’URSS vient de faire exploser sa première bombe atomique, la RDS-1 — les Américains la surnommeront « Joe One ». Le lieu de l’essai a été choisi pour son apparente vacuité : un vaste plateau semi-désertique, à quelque 130 kilomètres de la ville de Semipalatinsk (aujourd’hui Semeï). On l’appellera simplement le Polygone.

Ce que les stratèges soviétiques présentaient comme une zone « vide » ne l’était pas. Des centaines de milliers de personnes vivaient dans un rayon proche. Pendant quarante ans, elles serviront, à leur insu, de population témoin à l’une des plus vastes expériences d’irradiation de l’histoire humaine. Le Polygone de Semipalatinsk est aujourd’hui l’endroit le plus densément bombardé — au sens nucléaire — de la planète.

Quarante ans d’explosions

Entre 1949 et 1989, l’URSS y procéda à 456 essais nucléaires : des tirs atmosphériques, aveuglants, dans les premières années, puis, après les traités des années 1960, des essais souterrains. La puissance cumulée des charges testées se compte en milliers de fois la bombe d’Hiroshima. Les retombées radioactives libérées à Semipalatinsk seraient, selon plusieurs estimations, des centaines de fois supérieures à celles de la catastrophe de Tchernobyl.

Le programme était dirigé par le physicien Igor Kourtchatov, le « père » de la bombe soviétique, sous la houlette de Lavrenti Beria, l’ancien chef de la police secrète. Tout était couvert par le secret le plus absolu : même les plus hauts responsables kazakhs ignoraient ce qui se tramait sur leur territoire. La population locale, elle, n’était pas évacuée lors des tirs atmosphériques — au contraire, on l’observait, on mesurait sur elle les effets des radiations.

Kourtchatov, la ville qui n’existait pas

Au cœur du dispositif s’élevait une ville qui, officiellement, n’existait sur aucune carte : Kourtchatov, baptisée du nom du physicien, désignée par le nom de code « Semipalatinsk-16 ». C’était une ville fermée, l’un des endroits les plus secrets et les mieux gardés de toute l’URSS, où vivaient les scientifiques, les militaires et leurs familles.

Après la fin des essais, la ville se vida : sa population chuta de 20 000 à quelques milliers d’habitants. Aujourd’hui, Kourtchatov, ville à demi fantôme, abrite le Centre nucléaire national du Kazakhstan, chargé notamment de surveiller et de sécuriser l’ancien site. On y trouve aussi un musée retraçant l’histoire du programme atomique soviétique.

Un lac né d’une bombe

Parmi les traces les plus stupéfiantes laissées par les essais figure le lac Tchagan, surnommé le « lac atomique ». En janvier 1965, une bombe fut délibérément explosée sous terre pour créer, d’un seul coup, un cratère-réservoir — une démonstration de « génie civil nucléaire » censée prouver qu’on pouvait creuser des lacs ou des canaux à l’atome. L’explosion déplaça des dizaines de millions de tonnes de terre et forma un cratère qui se remplit d’eau. Le lac existe toujours ; ses eaux restent radioactives.

Un héritage sanitaire dramatique

Le vrai bilan du Polygone ne se lit pas dans les cratères, mais dans les corps. On estime qu’environ 1,5 million de personnes ont été affectées par les radiations dans la région — soit près d’un Kazakh sur dix. Les conséquences sanitaires, transmises parfois sur plusieurs générations, sont lourdes : cancers, malformations, maladies chroniques.

C’est dans cette région meurtrie qu’est né, en 1989, l’un des premiers grands mouvements antinucléaires de l’URSS, le mouvement Nevada-Semipalatinsk, mené par le poète kazakh Olzhas Suleïmenov. Mobilisant des milliers de personnes, il obtint l’arrêt des essais, puis la fermeture définitive du site en 1991, à la dislocation de l’Union soviétique. Le Kazakhstan indépendant fit ensuite un geste rare dans l’histoire : il renonça à l’arsenal nucléaire hérité de l’URSS.

Préparer sa visite

Un site à accès très réglementé

Le Polygone n’est pas une attraction touristique ordinaire, et pour cause : de vastes portions du site restent contaminées. On ne s’y rend pas librement. La visite n’est possible qu’avec une autorisation spéciale, encadrée par les autorités et le Centre nucléaire national, et en compagnie de spécialistes équipés de dosimètres. C’est une démarche complexe, réservée aux voyageurs très motivés et bien préparés.

La ville de Kourtchatov sert de base naturelle pour ces excursions encadrées. Elle abritait un musée du site d’essais, dont l’accès a toutefois été restreint par le passé — il est indispensable de se renseigner à l’avance sur son statut actuel. La ville de Semeï (ex-Semipalatinsk), plus accessible, conserve pour sa part plusieurs lieux liés à la mémoire des essais, dont un poignant monument aux victimes, « Plus fort que la mort ».

Informations institutionnelles sur le Centre nucléaire national du Kazakhstan.

Où dormir

Semeï (Semipalatinsk), ville historique sur les rives de l’Irtych, dispose d’hôtels et constitue la base la plus pratique pour explorer la région et sa mémoire nucléaire.

Coordonnées

La zone du Polygone et la ville de Kourtchatov se situent autour de 50.7503° N, 78.5406° E, dans l’est du Kazakhstan, au nord de la ville de Semeï.

L’atome et l’oubli

Semipalatinsk n’a ni la notoriété de Tchernobyl, ni celle d’Hiroshima. C’est précisément ce qui rend ce lieu si important : il incarne une catastrophe silencieuse, étalée sur quarante ans, invisible car diffuse, et longtemps couverte par le secret d’État. Il n’y eut pas ici un accident spectaculaire, mais une lente contamination délibérée, au nom de la course aux armements.

Le Polygone raconte une vérité que nos sociétés préfèrent parfois ignorer : la puissance nucléaire n’a pas fait ses victimes seulement à Hiroshima ou lors des grands accidents, mais aussi, en temps de paix, sur des populations entières transformées en cobayes. Se souvenir de Semipalatinsk, c’est refuser que ces victimes-là, dans les steppes du Kazakhstan, restent les grandes oubliées de l’âge atomique.

Ici, la bombe n'a pas eu besoin de guerre pour faire des victimes. Il lui a suffi de la paix, du secret et de quarante ans de silence.

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