Dans un bourg normand, un musée unique au monde conserve les créations étranges du Dr Auzoux : des corps humains démontables, grandeur nature, fabriqués en carton-pâte au XIXe siècle pour former les médecins sans cadavres. 130 pièces, 2 000 structures anatomiques, un homme fait de papier mâché. Et une anecdote stupéfiante : l'un d'eux fut retrouvé près de Nagasaki après la bombe atomique, confondu avec un vrai cadavre.

Dans un bourg tranquille de l’Eure, à mi-chemin entre Rouen et Évreux, il y a un musée que presque personne ne connaît. Pas de publicité criarde, pas de file d’attente, pas de boutique de souvenirs. Juste un bâtiment discret, une porte, et à l’intérieur, quelque chose qu’on n’attendait pas du tout : des hommes et des femmes de carton. Des corps humains grandeur nature, fabriqués en papier mâché et carton-pâte, qui se démontent en 130 pièces révélant 2 000 structures anatomiques avec une précision stupéfiante. Des muscles, des organes, des nerfs, des vaisseaux — tout en papier. C’est le musée de l’Écorché d’Anatomie du Neubourg, et c’est l’un des lieux les plus étranges et les plus fascinants de Normandie. L’histoire qui se cache derrière ces mannequins improbables est, à elle seule, l’une des plus belles de l’histoire de la médecine française.
Le problème des cadavres
Pour comprendre le génie du Dr Auzoux, il faut d’abord comprendre le problème auquel il cherchait à répondre. Au début du XIXe siècle, enseigner l’anatomie aux futurs médecins pose une difficulté pratique considérable : il faut des corps humains pour disséquer et apprendre. Or les cadavres sont rares, coûteux, et se décomposent vite. Dans les facultés de médecine, les étudiants se disputent les corps disponibles, travaillent dans des conditions sanitaires déplorables, et surtout ne peuvent pas revenir en arrière : une fois disséqué, un corps ne peut plus être « remonté ». Il est impossible de recommencer l’apprentissage. Ce que les étudiants verront, ils ne le verront qu’une fois.
Beaucoup tentèrent de trouver des solutions alternatives — des modèles en cire, en bois, en plâtre. Mais tous ces matériaux posaient des problèmes : coût, poids, fragilité, ou inexactitude. Jusqu’à ce qu’un jeune médecin normand, né en 1797 dans un petit village de l’Eure, eut une idée aussi simple que révolutionnaire.
Louis Auzoux, l’inventeur génial de Saint-Aubin-d’Écrosville
Le Dr Louis Thomas Jérôme Auzoux est né à Saint-Aubin-d’Écrosville, à quelques kilomètres du Neubourg. Médecin de formation, il oriente très tôt ses recherches non pas vers la clinique, mais vers un problème pédagogique : comment reproduire le corps humain de façon exacte, durable, démontable et remontable à l’infini, sans utiliser de cadavre ?
En 1824, après des années de tâtonnements, il met au point sa technique. Le principe est ingénieux : mouler des pièces anatomiques dans du plomb en les coulant d’après des dissections réelles, puis les reproduire en pâte à papier (un mélange de papier mâché, de poudre de liège, de colle et d’autres matières), avant de les peindre et de les assembler. Chaque pièce est numérotée et peut s’emboîter dans les autres. On peut démonter le corps entier, étudier chaque organe, chaque muscle, chaque nerf individuellement, puis tout remonter. Le corps humain est devenu un puzzle pédagogique.
Le succès est immédiat et mondial. Dès 1828, Auzoux fait construire son atelier-usine sur la place de l’église de Saint-Aubin-d’Écrosville — qui existe encore, bien que converti à d’autres usages. Ses écorchés s’exportent dans les quatre coins du monde : facultés de médecine en Europe, en Amérique, en Asie, en Afrique. Pendant plus de 150 ans, les établissements Auzoux (repris par ses successeurs) formeront des générations de médecins sur tous les continents. Un homme fait de papier, qui a appris à des milliers d’autres hommes le fonctionnement du corps humain.
L’anecdote stupéfiante de Nagasaki
Le témoignage le plus étonnant de la qualité des œuvres d’Auzoux est aussi l’un des plus troublants de toute l’histoire de la médecine. Le 9 août 1945, la bombe atomique américaine tombe sur Nagasaki. Dans les décombres de la ville dévastée, les équipes de secours fouillent les ruines à la recherche de survivants et de corps. Et là, non loin du point d’impact, elles trouvent une silhouette humaine — un corps apparemment intact, miraculeusement préservé. Les secouristes, terrifiés et épuisés, pensent d’abord avoir trouvé un mort.
C’était un écorché Auzoux.
Le mannequin anatomique, vraisemblablement importé du Japon pour former des médecins japonais, avait survécu à la bombe dans un état suffisant pour tromper des rescapés en état de choc. La méprise fut vite dissipée, mais elle laissa une trace. Le mannequin est aujourd’hui exposé au musée de Nagasaki, en mémoire des victimes. Une pièce de carton et de papier, témoin d’une catastrophe qui tua 80 000 personnes — et qui, par un hasard bouleversant, porta en elle l’image parfaite de ce que la bombe avait fait aux corps humains.
Le musée du Neubourg
C’est pour célébrer et conserver cet héritage unique qu’a été fondé en 1995 le musée de l’Écorché d’Anatomie du Neubourg. Installé dans l’espace culturel de la ville, il présente la richesse des créations d’Auzoux dans toute leur diversité.
La pièce centrale est un grand écorché humain complet, restauré en 2016, qui date de 1894. Grandeur nature, il se démonte en 130 pièces révélant 2 000 structures anatomiques numérotées. On peut voir le muscle, puis l’os dessous, puis le nerf qui passe entre les deux, puis le vaisseau sanguin à côté. Chaque couche se retire comme les pages d’un livre de chair artificielle. La précision est saisissante — plus d’un siècle et demi après leur fabrication, ces pièces en papier sont encore parfaitement exactes sur le plan anatomique.
Autour du grand écorché, d’autres pièces tout aussi fascinantes : une oreille démontable, une coupe d’œil, un encéphale ouvert en sections, des pièces animales (une perche du Nil, une tête de vipère, un grain de blé) et florales (la mouche tsé-tsé, des algues, des fougères). Car Auzoux ne s’est pas arrêté à l’anatomie humaine : sa curiosité encyclopédique l’a conduit à produire des maquettes anatomiques de presque tout le règne vivant. Le musée présente également le matériel de fabrication original — moules en plomb, presses, outils — qui permet de comprendre le processus de création.
Préparer sa visite
Où se trouve le musée
Le musée de l’Écorché d’Anatomie se situe au 54 avenue de la Libération, au Neubourg, dans l’Eure (Normandie), à environ 25 km à l’est d’Évreux et 40 km à l’ouest de Rouen. On y accède en voiture.
Informations pratiques 2026
Voici les informations à jour :
- Horaires : ouvert du mercredi au dimanche et les jours fériés, de 14h à 18h. Ouverture à partir du 7 janvier 2026. Fermé de mi-décembre à mi-janvier.
- Tarifs : 5 € pour les adultes, 4 € pour les enfants de 10 à 18 ans, gratuit pour les moins de 10 ans. Tarif groupe (à partir de 10 personnes) : 4 € par adulte.
- Visite guidée : les visiteurs sont accueillis par un guide qui présente les pièces et fournit des détails sur la vie et l’œuvre d’Auzoux — une visite guidée est incluse et recommandée.
Consultez le site du musée de l’Écorché d’Anatomie et de l’office de tourisme du Neubourg.
Conseils de visite
- Un musée peu fréquenté : vous serez souvent parmi les rares visiteurs. Profitez de l’attention du guide, qui peut adapter la visite à vos questions et curiosités.
- Accessible à tous : contrairement aux écorchés réels du musée Fragonard, ceux-ci sont en carton — pas de risque d’être choqué par de vrais corps. La visite convient aux enfants à partir de 8-10 ans.
- Combinez avec les alentours : le Neubourg est proche du château du Champ de Bataille (l’une des plus belles demeures classiques de Normandie), de Conches-en-Ouche et de ses vitraux, et des bords de la Seine normande.
Aux alentours
La Normandie de l’Eure est une région patrimoniale riche et encore confidentielle : abbaye de Bec-Hellouin, forêt de Conches, châteaux médiévaux et demeures classiques. Une belle région à explorer à l’écart des circuits touristiques habituels.
L’homme de papier et la leçon d’humilité
Le musée de l’Écorché d’Anatomie du Neubourg nous offre une réflexion inattendue. Louis Auzoux n’était pas un artiste, pas un excentrique, pas un génie maudit. C’était un médecin pragmatique, animé d’un seul souci : que les futurs médecins apprennent mieux, sans dépendre de la pénurie de cadavres, sans les conditions sanitaires déplorables des dissections en faculté. Il a résolu ce problème avec du papier et de la colle, en fabriquant des corps à 130 pièces dans un atelier normand. Et ses corps de carton ont formé des médecins sur cinq continents pendant un siècle et demi. La leçon est précieuse : les plus grandes innovations ne sont pas toujours celles qui font le plus de bruit. Parfois, l’invention qui change le monde se fabrique dans un atelier de village, avec des matières ordinaires, par un homme qui voulait simplement que ses étudiants comprennent un peu mieux comment fonctionne un corps humain. Ce corps de papier, si exact qu’il trompa les secouristes de Nagasaki, est peut-être la plus belle métaphore de toute l’histoire de la médecine : l’imitation parfaite, au service de la vie réelle.
Un homme fait de 130 pièces de carton-pâte, si précis qu’il fut confondu avec un vrai cadavre à Nagasaki en 1945. Le musée de l’Écorché du Neubourg est l’un des lieux les plus méconnus et les plus étranges de Normandie — et l’hommage le plus improbable à la médecine du XIXe siècle.
Aller plus loin
Ce lieu enrichit notre catégorie Insolite & mystérieux. Pour d’autres rencontres étranges avec des corps humains conservés, découvrez le musée Fragonard et ses écorchés réels du XVIIIe siècle, ou Body Worlds Berlin et ses 200 corps plastinés. Et pour un autre trésor normand méconnu, l’abbaye de Mortemer et sa Dame Blanche.