Sur le plateau ardéchois isolé, une auberge accueillit pendant plus de vingt ans des voyageurs qui n'en repartaient jamais. Les époux Martin et leur valet sont accusés d'avoir assassiné et détroussé entre cinquante et cent clients. Guillotinés dans la cour même de leur auberge en 1833, ils hantent encore les lieux, transformés en musée. Voici l'histoire de l'Auberge Rouge, l'une des affaires criminelles les plus macabres de France.

Coordonnées44°43'34"N · 3°53'52"E
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La façade austère de l'Auberge de Peyrebeille, dite Auberge Rouge, sur le plateau ardéchois, lieu de crimes présumés au XIXe siècle
L'Auberge de Peyrebeille, dite Auberge Rouge, à Lanarce en Ardèche, où les époux Martin furent guillotinés en 1833 dans leur propre cour.

Sur le plateau ardéchois, à plus de 1 100 mètres d’altitude, le vent souffle fort en hiver et les routes sont souvent coupées par la neige. Dans ce pays rude et isolé, au début du XIXe siècle, les voyageurs n’avaient guère le choix quand la nuit tombait : s’arrêter à l’auberge qui se présentait, confier leur sort aux mains de leurs hôtes, et prier pour repartir le lendemain. La plupart des clients de l’Auberge de Peyrebeille ne repartirent jamais. Du moins, c’est ce que la justice et la légende racontent. Pendant plus de vingt ans, les époux Pierre et Marie Martin, aidés de leur valet, auraient attiré les voyageurs dans cette bâtisse austère de l’Ardèche profonde, les auraient dépouillés et assassinés — jusqu’à cinquante, cent victimes, dit-on. Guillotinés dans la cour même de leur auberge en 1833, ils sont devenus les « aubergistes diables » de la littérature populaire française. Aujourd’hui, l’Auberge Rouge se visite. Le crime est partout, dans ses murs.

Le plateau ardéchois, pays de tous les dangers

L’histoire de l’Auberge de Peyrebeille ne peut se comprendre sans son décor. Au début du XIXe siècle, le plateau ardéchois est un pays de montagne pauvre, rude, quasi inaccessible. Les routes qui le traversent, souvent impraticables en hiver, constituent des axes de passage pour les colporteurs, les commerçants et les voyageurs qui relient la vallée du Rhône aux Causses et au Languedoc. Ces gens voyagent souvent seuls, avec de l’argent liquide sur eux, par tous les temps, dans une région où les distances entre les habitations sont immenses.

C’est dans ce contexte que les époux Pierre et Marie Martin, d’anciens fermiers, s’établissent à Peyrebeille — un hameau de la commune de Lanarce — et y ouvrent une auberge. Le lieu est idéal : situé en bord de route, dans une zone où les voyageurs ont peu d’alternatives pour passer la nuit. L’affaire prospère. Et selon l’acte d’accusation, c’est là que commence l’horreur.

Une accumulation de disparitions

Pendant des années, des voyageurs disparaissent dans la région. On ne retrouve pas leurs corps. Leurs familles signalent leur absence, mais sur ces routes désertes, les disparitions ne sont guère étonnantes : accident, agression de grand chemin, noyade… Les autorités n’enquêtent pas vraiment. Les Martin, eux, prospèrent. Leur train de vie s’améliore, ils achètent des terres. Les rumeurs commencent à circuler dans les villages alentour.

C’est la disparition d’un certain Jean-Antoine Enjolras, en octobre 1831, qui fait basculer les choses. Son corps est retrouvé non loin de l’auberge, le crâne fracassé. Cette fois, l’affaire est trop visible pour être ignorée. Une enquête s’ouvre. Les gendarmes interrogent les habitants. Et peu à peu, les langues se délient : oui, des voyageurs avaient été vus pour la dernière fois à Peyrebeille. Oui, la prospérité soudaine des Martin était suspecte. Oui, on avait parfois entendu des bruits inquiétants venant de l’auberge la nuit.

En octobre 1831, Pierre Martin est arrêté. Puis Marie Martin et le valet Jean Rochette. Sous la pression de l’enquête et des témoignages, l’accusation se précise : les époux Martin auraient assassiné et détroussé des voyageurs pendant plus de vingt ans, de 1807 à 1831 environ, avec la complicité de leur valet et peut-être d’autres membres de la famille. Les estimations du nombre de victimes varient : les actes d’accusation mentionnent plusieurs dizaines, la légende populaire en fera cinquante, cent, voire plus.

Le procès et la guillotine dans la cour

Le procès des époux Martin s’ouvre à Privas, chef-lieu de l’Ardèche. L’affaire passionne la France entière. Mais il faut souligner une vérité gênante que les historiens ont depuis mise en lumière : les preuves directes sont ténues. La seule victime formellement établie est Jean-Antoine Enjolras. Pour les autres meurtres supposés, l’accusation repose essentiellement sur des témoignages indirects, des rumeurs et la prospérité inexpliquée des Martin. Les accusés nient tout. Aucun cadavre supplémentaire n’est retrouvé.

Pourtant, le jury condamne Pierre Martin, Marie Martin et Jean Rochette à mort. Et la sentence est exécutée d’une façon qui restera dans les annales : le 2 octobre 1833, la guillotine est dressée non pas sur la place publique habituelle, mais dans la cour même de l’auberge. C’est une exécution exemplaire, destinée à frapper les esprits, à montrer que la justice frappe le crime sur les lieux mêmes du crime. Une foule immense se presse pour assister au spectacle. Pierre Martin, Marie Martin et Jean Rochette sont décapités les uns après les autres, devant leur auberge.

La grande pierre dressée dans la cour marque encore aujourd’hui l’emplacement exact de la guillotine.

L’ombre du doute

L’affaire de Peyrebeille a nourri d’innombrables livres, des films — notamment le célèbre L’Auberge rouge de Fernandel (1951), puis celui de Gérard Jugnot (2007) — et des émissions. Mais avec le temps, des historiens ont remis en question le récit officiel.

Certains défendent la thèse de l’innocence des Martin, ou du moins d’une culpabilité très partielle. Selon eux, l’accusation aurait été montée ou exagérée par des habitants jaloux de la prospérité des Martin, jugés trop royalistes dans une région acquise aux idées républicaines. La machine judiciaire, sous pression de l’opinion, aurait condamné des gens à mort sur la foi de simples rumeurs et d’un seul meurtre avéré. Les têtes des condamnés, dit-on, auraient été dérobées après l’exécution par des médecins souhaitant étudier les crânes de « criminels » — leurs moulages se trouveraient au musée Crozatier du Puy-en-Velay. Le mystère demeure entier.

Préparer sa visite

Où se trouve l’Auberge

L’Auberge de Peyrebeille se situe à Lanarce, dans l’Ardèche (Auvergne-Rhône-Alpes), sur le plateau ardéchois, à la frontière avec la Haute-Loire, sur la route D312 qui relie Langogne à Aubenas. On y accède en voiture.

Informations pratiques 2026

Voici les informations à jour :

  • Le musée : l’ancienne auberge abrite aujourd’hui un musée qui reconstitue l’affaire et la vie de l’auberge au début du XIXe siècle, avec mobilier d’époque et récit commenté. Une visite guidée est proposée sur place.
  • Ouverture : du 1er avril au 11 novembre 2026, tous les jours de 9h à 18h.
  • Tarifs : adulte 5 €, enfant 2,50 €.
  • La pierre de la guillotine : dans la cour, la haute pierre marque l’emplacement exact où furent exécutés Pierre Martin, Marie Martin et Jean Rochette. On peut la voir lors de la visite.
  • L’hôtel-restaurant : à côté du musée historique, un hôtel-restaurant moderne (ouvert toute l’année) permet de séjourner sur les lieux, pour les amateurs de frissons.
  • Durée : comptez environ 20 à 30 minutes pour la visite du musée seul.

Consultez les informations sur le site de l’Auberge de Peyrebeille et l’office de tourisme de l’Ardèche.

Conseils de visite

  • Un lieu authentique : les murs sont ceux de l’époque ; l’atmosphère sobre et un peu austère du bâtiment renforce l’impression que le passé n’est pas loin.
  • La pierre dans la cour : ne manquez pas la haute stèle qui marque l’emplacement de la guillotine — un détail rare et saisissant.
  • Pour aller plus loin : lire l’acte d’accusation ou consulter les travaux des historiens qui ont réexaminé l’affaire donne une dimension critique bienvenue.

Aux alentours

Le plateau ardéchois est un pays magnifique et sauvage : les gorges de l’Ardèche (canoë, grotte de la Madeleine), le mont Gerbier-de-Jonc (source de la Loire), les villages médiévaux du Vivarais, et la ville de Langogne en Lozère toute proche. La région se découvre idéalement sur plusieurs jours.

L’auberge et ses fantômes judiciaires

L’Auberge de Peyrebeille nous place face à l’une des questions les plus troublantes du droit pénal : peut-on condamner à mort sur des rumeurs ? La seule certitude de l’affaire est un cadavre — celui d’Enjolras. Tout le reste est témoignage indirect, prospérité suspecte, réputation sombre. Et pourtant, trois hommes furent décapités. La mécanique du procès, emportée par la pression de l’opinion et par la terreur que ce type d’affaire suscite, a peut-être produit une injustice irréparable. Ou peut-être les Martin étaient-ils de véritables tueurs en série, et l’histoire populaire a-t-elle simplement dit vrai. Nul ne le sait avec certitude. Ce doute, suspendu comme une brume au-dessus du plateau ardéchois, est peut-être la chose la plus inquiétante de toute l’affaire. La grande pierre dans la cour ne dit pas si elle marque la punition du crime ou le crime de la punition. Elle marque seulement le lieu d’une mort — la mort de trois personnes — et l’écho de centaines d’autres, avérées ou fantasmées, qui résonnent encore dans les murs gris de l’Auberge Rouge.

Une auberge isolée sur le plateau ardéchois. Des voyageurs qui ne repartent jamais. Une guillotine dressée dans la cour même de l’auberge. Et un doute tenace : les époux Martin étaient-ils de véritables tueurs en série, ou les victimes d’une justice emportée par la rumeur ?

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